L’évangile de ce dimanche (Carême 2, année A, Mt 17, 1-9) est un récit connu, archi connu. Il rapporte l’histoire d’une transfiguration, celle de Jésus. C’est aussi, surtout, l’histoire d’un éblouissement, celui de Pierre, Jacques et Jean. Considérant que leurs réactions traduisent celles de tout être humain, je tâche d’envisager comment une telle expérience nous rejoint maintenant.
Jésus choisit trois compagnons et les entraine « à l’écart, sur une haute montagne ». Cette retraite loin du brouhaha quotidien constitue un moment de prière privilégiée, qu’il leur offre de partager avec lui. Six jours auparavant, il leur avait annoncé les affres de la passion, disant qu’ « il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup […], être tué, et le troisième jour ressusciter.» (Mt 16, 21). Ils n’avaient su entendre ce discours, que l’impulsif Pierre avait même rejeté avec virulence.
Là, sur le lieu de la rencontre avec Dieu, leur est donnée comme une image anticipée de la résurrection. Dans toute la splendeur d’une lumineuse métamorphose (grec « métamorphoô »), ils contemplent sa gloire : la nature céleste du Christ se manifeste à eux, « brillant comme le soleil », « (vêtu) de lumière ».
La première réaction de Pierre, très matérialiste, semble inadaptée : elle est en fait très humaine. « Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes », dit-il. Mais comment fixer un tel moment de ravissement ? Comment ramener la présence divine aux dimensions dérisoires de notre finitude ? L’extase (Jésus utilise le terme de « vision », en grec « horama » : vue divinement transmise) concentre le temps et l’espace hors de toute perspective ordinaire; c’est un saisissement fugace qui bouleverse tous les repères habituels, un transport indicible. Ce ne sont plus les yeux qui voient, mais l’esprit.
Au fond, les trois n’en croient pas leurs yeux. Il faut l’inoui d’« une nuée lumineuse (qui) les ( couvre) de son ombre » et dont sort la voix du Père pour emporter leur entière adhésion. « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » : la parole de Dieu est force de conviction, indiscutable, définitive. Elle dessine un désir, annonce elle-même l’évangile, donne la direction à prendre, indique l’attitude à adopter.
Le trio réagit de façon peut-être trop humaine cette fois : « les disciples tombèrent face contre terre et furent saisis d’une grande crainte ». Bien sûr, ils se prosternent : sinon, comment rendre hommage au Très-Haut sans marquer la déférence qui lui revient ? Comment signifier la conscience de la petitesse face à la toute puissance, marquer la distance qui sépare de l’inaccessible ? Pourtant, ce n’est sans doute pas encore la juste réaction, et Jésus intervient avec la délicatesse qui caractérise son amour des humbles.
Par le geste et la parole qui apaisent, il « s’approcha, les toucha et leur dit : Relevez-vous et soyez sans crainte ! » Le toucher de Jésus est guérison : de quoi guérit-il les disciples ? Sa parole redresse : de quoi les libère-t-il ? Il rassure les coeurs troublés : à quelle confiance les appelle-t-il ? Puis-je considérer qu’il les dégage de certaines exigences de la Loi, maintenant qu’ils ont été introduits dans le mystère de son accomplissement annoncé par les prophètes1Voir aussi le commentaire de Mt 5, 17-37. ? De l’échange entre Jésus, Moïse et Élie, le récit ne rapporte rien. Ce que nous savons, c’est qu’après la scène qui s’est jouée à leur vue, « levant les yeux, (Pierre, Jacques et Jean) ne virent plus personne, sinon lui, Jésus, seul » : dans la relation à Dieu, tout se joue dans le tête à tête personnel et le coeur à cœur intime avec Jésus, à la lumière de l’Esprit qui le rend accessible.
Les dernières lignes du récit recommandent la discrétion. Les disciples sont appelés à garder toutes ces choses et les repasser dans leur cœur avant de parler et agir. Ils redescendent ainsi dans la vallée plus sages et plus avisés, d’une humilité plus ajustée. Là, ils pourront devenir pêcheurs d’hommes.
