Aujourd’hui (4ème dimanche de Carême, année A ), les disciples interrogent Jésus sur la faute d’un homme aveugle :
Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ?
Tout le récit repose sur cette question.
Ignorant la tradition selon laquelle toute infirmité est signe d’impureté, Jésus « innocente » l’homme et le guérit de sa cécité, sans même que cela lui soit demandé. Le ton est donné : après ce geste, la controverse entamée lors de la Fête des tentes (Jn 7–8) reprend. Après avoir affirmé « Avant qu’Abraham fût, moi, JE SUIS » (Jn 8,50), Jésus pose un acte créateur qui déclenche une nouvelle aigreur des Pharisiens. Ils n’ont de cesse de faire la lumière sur cette obscure affaire de guérison. L’ancien aveugle se fait avocat de Jésus dans le procès attenté contre lui. Défiance et confiance s’affrontent à propos de ce Fils de l’homme lui-même venu pour rendre un jugement. Une fois de plus, l’obstination mortifère des Pharisiens à nier la nature divine du Christ interpelle.
Bien vite, l’extraordinaire de la guérison passe au second plan. Quand « on (leur) amène l’ancien aveugle », les Pharisiens ne se soucient ni de rendre grâce pour cette bénédiction ni de se réjouir (« lætare », épithète de ce dimanche) . En eux, la suspicion prend le pas : « les Juifs ne voulaient pas croire que (…) maintenant, il pouvait voir ». Cette formulation établit un parallèle entre « croire » et « voir » : puisqu’ils voient bien que cet aveugle désormais voit, les Pharisiens devraient croire. Mais ils ne consentent pas à cet inattendu de l’action divine dans le quotidien. Ils préfèrent raisonner à l’encontre des évidences, au point qu’entre eux, « la division règne » ( La Bible, nouvelle traduction) : une rupture (en grec, « schisma ») apparaît, où s’engouffre toute leur mauvaise foi.
Sans doute raisonnent-ils ainsi : entre Jésus et l’aveugle-né, tout s’est passé un jour de shabbat, à la marge du lieu où se tient Dieu – hors les murs du Temple, hors la Loi. Au blasphème du JE SUIS, Jésus ajoute donc une attitude provocatrice. Le contexte est condamnable. La sentence tombe : « Cet homme-là n’est pas de Dieu », « cet homme est un pécheur ».
Or, à quoi tient une telle affirmation, si ce n’est à un savoir extérieur à leur conscience ? « Nous savons, nous » : le récit multiplie les occurrences de ce verbe, tantôt à la forme affirmative, tantôt à la forme négative. Un savoir de caste, celui des Pharisiens, fondé sur d’ancestraux règlements, s’oppose à un savoir intime, celui de l’aveugle, fondé sur l’expérience actuelle. Sans avoir vu l’homme qui l’a sauvé, l’aveugle définit avec fermeté un avant et un après de leur rencontre, selon la dynamique ouverte par le Christ :
il y a une chose que je sais :
j’étais aveugle, et à présent je vois.
Crispés sur des certitudes qui figent le présent, se fiant à un savoir qui ne peut expliquer l’inexplicable, rejetant les témoignages authentiques, les Pharisiens opposent leur défiance à la confiance, leur Loi à la joie de la Vie donnée. S’il y a péché dans cette histoire – déviance, rupture – c’est pourtant bien dans ce refus de se laisser rejoindre par le mystère de Dieu. Idolâtres de la Loi, les Pharisiens se détournent de leur vocation de justice et de droit, ils s’éloignent de Dieu. D’ailleurs, à la fin de l’enquête, ils en ont peut-être fugacement le soupçon : « Serions-nous aveugles, nous aussi ? »
Il arrivera, le jour où ils déclareront eux aussi à celui qui les rejoint dans leur humanité, « Je crois, Seigneur ! ».
