Le Christ de Matthieu explique que celui qui visite un malade le rencontre. A contrario, celui qui ne visite pas ce malade risque d’aller au châtiment éternel. C’est pourtant ce que choisit résolument de faire Jésus dans cet épisode (Jn 11; Carême 5, année A), quand bien même le narrateur affirme les amours qui l’unissent à Lazare et ses sœurs, amour d’amitié (philein ; 11, 3.11.36) et amour de charité (agapein ; 11, 5).
Étrange épisode donc, qui vise autre chose, ce que confirme le choix d’une forme très théâtrale. Car, à y regarder de près, cet opéra théologique est structuré par les indices de temps, les déplacements de lieux (tout le monde sort à sa manière) et des personnages doubles (deux sœurs qui disent la même chose; un jumeau).
Ici, je remarquerai simplement les deux notations temporelles. D’abord les « deux jours » (verset 6) de demeure de Jésus. Ensuite les « quatre jours » (verset 17) de séjour de Lazare dans son tombeau, soudain devenu grotte. Comment dès lors reconstituer la chronologie des événements ? Le plus simple consiste à additionner les deux références. La scène finale se déroulerait alors au septième jour (6+1), shabbat caché de l’action dramatique en forme de résurrection incomplète.
Incomplète pour plusieurs raisons. Car la pierre est roulée par des tiers devant témoins. Ensuite, parce que le réveillé de la mort, s’il entend le cri de Jésus, reste attaché et lié par les bandelettes (keiria, non pas les othonion utilisées pour le corps de Jésus), la tête enveloppée du suaire (le fameux sundarion que l’on retrouvera en 20, 7). Lazare sort certes, mais il va remourir.
En fait, l’événement a d’abord la puissance d’un signe pour les témoins et les lecteurs. Il annonce une autre sortie, définitive cette fois, celle du premier jour de la semaine de la révolution pascale, le huitième jour de la semaine sainte, le « dernier jour » attendu par Marthe. Et s’il a besoin pour advenir de la confiance de Marthe, il lui faut aussi traverser les larmes de Marie. Cette détresse si touchante ouvre en retour l’émotion violente d’un messie jusqu’alors très calculateur. Soudain (enfin !) troublé (verbe tarassô), il ressent avec effroi l’heure de sa Passion :
Maintenant mon âme est bouleversée (tarassô). Que vais-je dire ? “ Père, sauve-moi de cette heure ” ? – Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! (Jn 12, 27).
Comme si celui que l’on appelle dieu (faute de mieux) envisageait là, par le dedans, ce que ressent l’humain face à la mort qui engloutit, la sienne, celle de ceux que l’on aime. En ce sens, cette double irruption de la mort en dieu même, au creux de sa gloire, ne pouvait qu’être un écartèlement trinitaire où s’abîme la raison humaine.

Voici, rapidement et peu médité, ce qui me vient à la lecture de ce commentaire – avec cette question, une fois de plus : ai-je bien tout compris ?
« Et le mort sortit,
les pieds et les mains liés par des bandelettes,
le visage enveloppé d’un suaire. »
Le texte ne dit pas que Lazare « sortit vivant », mais que « le mort sortit » comme revêtu du « costume » qui signale son rôle dans cet « opéra théologique ».
Aussitôt, le texte ajoute
« Jésus leur dit :
– Déliez-le, et laissez-le aller. »
Jésus libère donc Lazare. Celui-ci peut alors réécrire son rôle : mort au péché, il peut faire le choix de la vie. A ce stade de l’histoire, il incarne le premier point de la prophétie d’Ezéchiel, selon laquelle Dieu déclare
« Je vais ouvrir vos tombeaux
et je vous en ferai remonter »
pour nous permettre de mener une existence défaite des liens mortifères qui entravent nos chemins, une vie ajustée, ordonnée au projet du Père.
Mais il faut la mort du Fils de Dieu (ou de Dieu en son Fils ? ) pour que se réalisent le point suivant :
« Je mettrai en vous mon esprit,
et vous vivrez ».
C’est par le passage à la croix qu’est déposée en nous cette puissance de résurrection, cet amour vital inconcevable ; nous revenons de la mort avec Christ ressuscité.
Entre ces deux étapes, Ezéchiel proclame
« Vous saurez que Je suis le Seigneur ».
La foi (« vous saurez ») constitue la charnière, le oui qui permet la bascule de la mort à la vie, de l’effroi et la douleur à l’espérance et à la joie. Dire « oui », tout en pleurant, parce que les larmes appellent la nécessité du « oui » : est-ce là que s’abime la raison humaine ?