Le chapitre 13 de l’évangile selon Matthieu multiplie des images destinées publiquement aux foules. Après la parabole du semeur (15ème dimanche) se succèdent celles de l’ivraie, du grain de sénévé et du levain (16ème dimanche). Viennent enfin celles du trésor, de la perle et du filet (17ème dimanche). Seuls les commentaires privés que Jésus en fait interrompent ce flux narratif.
Dans un évangile révélé aux simples (Cf. Mt 11, 25), cette multiplicité peut étourdir le lecteur tout autant que les disciples. Même s’il leur est donné de voir et entendre le don de Dieu en la personne du Christ (Cf. Mt 13, 16), ils ont besoin que tout leur soit dit « en clair » pour accéder aux « choses cachées depuis la fondation du monde » jusqu’à leur génération – et la nôtre. Á partir du dénominateur commun à tous ces récits, il s’agit de saisir les nuances de l’un à l’autre pour endosser celui qui fait pleinement écho à notre expérience particulière.
La parabole du semeur sert de matrice aux suivantes, liées par une formule redondante : « Le Royaume des Cieux est semblable à… ». Qui dit royaume des cieux dit royaume de Dieu. Chaque parabole en décline la réalité selon des modalités très quotidiennes, relevant notamment de l’activité agricole ou domestique, nourricières, vitales. Le royaume peut donc déployer toute sa richesse miroitante dès ici et maintenant, selon l’ordinaire de nos existences. Les histoires racontées renvoient chacun à sa vérité propre, replacée dans le projet de Dieu pour tous.
L’une me touche plus particulièrement : celle, très courte, du levain. J’ai beau la connaître par cœur, je m’émerveille de chaque relecture avec une naïveté renouvelée.
Le Royaume des Cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout ait levé.
Du levain au pain, il faut la patience d’une métamorphose. La Parole divine s’inscrit dans la matérialité et le temps humains pour se développer démesurément. Le royaume est donné à qui tient intensément son cœur dans une lenteur qui tend vers une temporalité autre. Sous l’apparente immobilité se déploie le dynamisme d’un élan vital. La venue du royaume n’est pas qu’affaire d’homme. Il y faut aussi action de femme (grec γυνή, « gune »), gestation silencieuse qui se fait à l’insu du semeur. « Qu’il dorme ou qu’il veille, nuit et jour, la semence germe et croît sans qu’il sache comment » (Mc 4, 27) : dans le secret du corps fécond prend naissance une vie dont le mystère inépuisable remplit de joie qui l’accueille.
