Manger et mastiquer (Jn 6, 51-58)

Bonheur du texte, malheur des traductions…

 

Le texte de ce dimanche (Saint-Sacrement, année A; Jn 6, 51-58) constitue le début de la seconde partie du discours du pain vivant chez Jean (Jn 6, 25-71). Il semble approfondir les miracles dits improprement de la « multiplication des pains » chez les synoptiques, opérant comme une trouée christologique superposée avec l’évocation de la Cène. Il noue ainsi les fils d’un écheveau complexe qui relie ciel et terre, vie et mort. Que deviennent et pourquoi ceux qui partagent ce repas mystérieux, prémices et réalisation, donné et reçu ?

 

Deux mille ans de lecture et d’études n’ont pas épuisé la richesse infinie de ce texte qui travaille avec quelques mots-clé qui s’entrelacent : manger, boire, vivre, mourir, demeurer, donner, relever, envoyer, descendre, monter, chair, sang, éternité, monde, fils, monde.  Vite perdu, le commentateur désorienté comprend qu’il est ici à la fois rejoint et dépassé.

 

Prenons par exemple une énigme dans cette péricope. Pourquoi les traductions habituelles ne marquent-elles pas le surgissement, quatre fois de suite, du verbe rare « mâcher » (trôgô). En effet, ce mot évoque clairement l’idée sonore, triviale et animale de mastication. Alors, pourquoi le traduire encore par « manger » (phagô), quand ce dernier verbe porte lui une forte puissance métaphorique, polyphonique et spirituelle1A contrario (simple synonyme), voir par exemple Xavier LÉON-DUFOUR, Lecture de l’Évangile selon Jean. Tome II, (coll. « Parole de Dieu »), PARIS, Seuil, 1990, p. 166, note 151.

 

Ce glissement me semble volontaire et provoquant. Il indique combien il va falloir s’affronter à ce réel étrange qui altère. Pour manger, il faut mâcher et mastiquer un tel pain devenu concret et incarné, qui craque sous la dent. Aussi, du côté du lecteur, mastiquer une parole vive, comme les vaches broutent l’herbe, avec lenteur et répétition. Car si boire est fluide et rapide, mâcher est lent et parfois douloureux. In fine, cette manducation fait désormais signe vers un corps réel, celui du Chist, bientôt offert par le drame insupportable pour l’oblation. D’où le futur du don, qui répond de fait à la question initiale des opposants qui doivent accepter cette descente au plus bas de l’analogie hic et nunc.

 

Non plus une fuite glorieuse et inepte vers les délices diaphanes, mais un ensevelissement du divin, douloureux et salvateur.

In varietate concordia (Jn 14, 1-12)

Si le Fils est le chemin, ce chemin est crucifiant. Aussi, la méditation du texte évangélique, chemin dans le chemin, crucifie le lecteur, troublé et désorienté. Aussi perdu que les disciples à l’heure décisive, nous peinons mot à mot, balloté par ce discours testamentaire mystérieux (5ème dimanche de Pâques, année A).

 

Dans la maison unique (gr. oikia) du Père, le Fils indique la présence de « nombreuses (gr. polus) demeures (gr. monè) ». Ce terme est précis et technique chez Jean. Il ne désigne pas un lieu, mais une forme intime, active et dynamique, toujours menacée, de relations réciproques à forte densité spirituelle. La double demeure, par exemple, permet de rendre compte de l’inhabitation de l’humain en Dieu et de Dieu en l’humain. L’expression « beaucoup de demeures » insiste donc sur la pluralité. Elle signifie des formes différentes de relations avec le Père, certaines inattendues, cachées, insolites, voire bizarres ou incongrues. Cette diversité attise l’espérance pour tous et interdit les condamnations rapides.

 

Cependant, la suite immédiate du propos intrigue. En effet, Jésus oublie cette figure. Elle ne reviendra qu’au verset 10 pour justifier un lien par les œuvres. Le Christ parle maintenant de « lieu » (gr. topos). Il emploie ce mot au singulier, et toujours relié au groupe des auditeurs (« pour vous »). Un lieu unique, donc, pour plusieurs. Remarquons que le terme semble embarrasser les traducteurs. Ceux-ci le rendront souvent par « place ». Ce qui tend à individualiser le propos (à chacun une place), non sans un vague sous-entendu de remise des prix (à chacun sa place).

 

Quoi qu’il en soit, ce topos semble lui géographique. Parfois, il renvoie au Temple (cf. Jn 4, 20). Ici, il est associé à une action préalable et nécessaire du Fils, une « préparation » (verbe grec etoimazô). Le lecteur avisé y verra l’annonce d’un « voyage » dramatique (la Passion-Résurrection-Ascension), puis de l’envoi de l’esprit et/ou de la parousie. Le lieu est préparé et donné. Il ne peut être conquis en dehors de ce don.

 

Finalement, quelle articulation retenir entre ces demeures (vocabulaire de la différence) et le lieu préparé (vocabulaire de l’unité) dans la maison paternelle ? On s’attendait plutôt au contraire. À savoir des lieux (places) dans une demeure-Maison, i.e. dans une même relation au Père, médiatisée par un seul Médiateur, le Fils. Mais le texte désoriente le lecteur attentif. Il signale ainsi l’aspect central de la relation interpersonnelle entre le croyant et le Fils. Cette demeure, réciproque et individuelle, nœud de l’Alliance et signe du salut, distingue et unit dans un même mouvement. Elle scelle l’unité ecclésiale de l’intérieur, par et dans la liberté individuelle.

 

L’Église, comme communauté une de croyants divers, ressort ainsi de cette « uni-diversité » que définissait à défaut un grand théologien haut-marnais, Xavier Thévenot. Mouvement que reprit aussi l’Union européenne dans son ordre, dans sa devise : In varietate concordia.

La méthode Emmaüs (Lc 24, 13-35)

Le récit de ce dimanche (Pâques 3, année A) est un récit et une méthode. Deux disciples, l’un nommé, l’autre anonyme, procédé permettant l’identification, circulent à rebours de l’événement pascal. Ils s’éloignent et s’enfoncent vers la nuit, tristes et désespérés.

 

S’ils sont rejoints par le ressuscité caché mais déjà là, la procédure de révélation n’est pas immédiate. Elle épouse une traversée de la déception avec ses étapes qui sont autant d’ouvertures. D’abord l’accueil de l’étranger sur la route et l’engagement courageux de la discussion. Ensuite l’énoncé du trouble en forme de point de situation. Puis l’écoute de la parole rude, brulante et circonstanciée du compagnon, prenant appui sur « toute l’Écriture », parcours bouleversant, mais clos au lecteur1Voir Camille FOCANT, Le Ressuscité. Figure d’une présence autre, (coll. « Lire la Bible »; 205), PARIS, Cerf, 2024, pp. 98-99. ! D’où l’invitation au partage du repas avec la surprise eucharistique en forme d’anamnèse et de reconnaissance. Enfin la disparition immédiate qui rend possible un retour rapide, nuitamment. Au terme, de retour au point de départ, ils racontent la procédure de transformation et témoignent, pour bientôt mieux repartir.

 

Ces différents éléments, parfaitement décrits par l’évangéliste, structurent nos vies personnelles comme ils ont structuré le déploiement pascal dans l’histoire de l’Église naissante. Nous les retrouverons presque à l’identique lors du récit de la rencontre entre Philippe et l’eunuque éthiopien (Cf. Ac 8, 26-40). On devrait en retenir une méthode, une ascèse et une patience. Mais, ici, je retiens trois choses : une invitation à ne pas fuir le doute; un appel à se mettre en mouvement par le dialogue; et, enfin, une insistance en quelque sorte catéchuménale à fréquenter la Parole qui embrase le cœur quand, soudain, elle s’ouvre à nous.

 

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