Micros (Mt 10, 37-42)

Nous poursuivons ce dimanche (Mt 10, 37-42 ; 13 TO) la lecture partielle (hélas) des instructions données aux douze apôtres (10, 2) ou disciples (11, 1).

 

Je retiens la préconisation finale. Les fins de discours sont importantes et très soignées dans les évangiles. Le mot employé est mikros. Il signifie petit ou peu. Il apparaît ici pour la première fois. Au lecteur attentif, il annonce la forme maximaliste et christologique en Mt 25, 40.45, avec le mot charnière elaskistos, « les plus petits », superlatif de elachus, « court ».

 

Le terme est associé à l’unicité, grec ena (un et un seul), qui est un attribut de dieu, l’unique. Un seul suffit, comme dieu suffit. La construction avec un démonstratif est déictique. Ces petits sont présents dans la scène. Ils appartiennent à la foule « languissante et abattue » (9, 36) qui suscita l’initiative pastorale que fut l’appel des Douze.

 

Nouvelle consigne donc, qui élargit toutes les autres par sa simplicité, son universalité et sa faible visibilité. Jésus s’associe à ses disciples, mais le retournement à venir consiste en cette identification finale, eschatologique et universelle, de Jésus aux petits eux-mêmes, ses « frères ». Ce qui implique que la mission sauve à tous les niveaux, l’émetteur comme le récepteur, par une rencontre réconciliatrice qui est en-soi le royaume.

 

Double identification, par l’unique médiation de l’envoyé qui criera « j’ai soif » (Jn 19, 28) et recevra alors à boire (Cf. Mt 27, 48) une sorte de piquette (gr. oxos) vinaigrée, offert par un inconnu (« un d’eux ») ambigu, maladroit ou railleur1Cf. Ps 68, 22. Voir Raymond E. BROWN, La mort du Messie. Encyclopédie de la Passion du Christ, PARIS, Bayard, 2005, pp. 1164-1173., mais, malgré tout, rédempteur.

Peurs et valeur (Mt 10, 26-33)

En ce dimanche (12 TO année A), nous continuons à méditer les instructions de Jésus données aux douze apôtres (voir l’évangile précédent ICI).

 

Le ton est à l’analyse. Il s’agit d’abord de ne pas craindre. Le verbe utilisé avec insistance est phobéô. Il désigne un mouvement émotionnel qui trouble à l’excès, paralyse et appelle à la fuite devant l’opportunité. Il ne faut pas confondre cette attitude négative qui empêche avec la peur bonne conseillère, celle qui avertit des dangers, protège et invite à la réflexion.

 

Cette promesse de réassurance se connecte à la valeur, exprimée avec le verbe diaphèrô. Ce dernier porte l’idée d’un portage ou d’un déplacement (dia/phérô). La valeur consiste donc en un transport de l’apôtre d’un ensemble connu (le corps, les soucis du monde, les ombres cryptées du secret) vers un autre (l’âme, le royaume, la clarté lumineuse de la parole confessée).

 

Le transporteur est celui qui parle, le médiateur d’entre le Père et ses interlocuteurs. Nouant en lui deux relations irréfragables (le père et le fils / Jésus et ses apôtres), le Christ institue, calibre et active. La vie de disciple n’est donc pas un vague déisme moralisé par l’évangile. La condition apostolique se déploie avant tout dans cette relation existentielle avec l’Envoyé du Père.

 

Croire en Dieu n’est pas suffisant. Réciter un credo non plus. Il convient avant tout de confesser activement le Fils de l’humain par toutes ses figures d’identification : le pauvre, l’humilié, le malade, les tout-petits. Á l’approche de ce mystère qui désoriente, surprises à venir !

 

Vanité apostolique (Mt 9, 36-10, 8)

Ce dimanche (11 TO, année A), douze disciples (gr. mathêtês) deviennent douze envoyés, ou « apôtres » (gr. apostolos). Ce terme, très lucanien et paulinien, est rare ailleurs. Matthieu l’utilise seulement une fois. Il préfère nommer le groupe apostolique par son chiffre, douze (gr. dodeka), indice que ce nombre est prégnant par sa référence à tout Israël. Les douze valent donc moins par leur qualité individuelle que par le symbole collectif qu’ils actualisent par métonymie.

 

Leur liste nominative est encadrée par deux formulaires de nature différente. Le premier explicite une délégation de pouvoir (gr. eksousia) totale (don) sur deux actions « surnaturelles » : exorcisme et guérison. Les délégués font désormais ce que seul faisait le maître (cf. Mt 4, 23 ; 9, 36, etc.).

 

Le second formulaire développe des instructions, le verbe para/aggelô (paraggelô) étant clairement apparenté à eu/aggelô (evaggelô). Celles-ci sont au nombre de trois : les destinataires, le contenu, la modalité. La portée restrictive des destinataires prépare le grand chamboulement centrifuge du chapitre final (Cf. Mt 28, 18-20). Le contenu amplifie la délégation initiale, ajoutant prédication, éveil des morts et purification des lépreux.

 

La modalité est extrêmement développée (tout le chapitre !) et radicale. Elle se retrouve résumée ici à sa phrase inaugurale, afin, semble-t-il, de privilégier l’amont de l’appel, à savoir le constat douloureux du manque d’ouvriers. Ce choix de découpage laisse perplexe tant le mouvement du récit matthéen montre combien forme et fond s’embrassent. La réussite de la mission tend moins à réaliser ceci ou cela qu’à la vivre ainsi. Entendez « gratuitement », voire en vain (autre sens du mot dôrean).

 

Rappel salutaire et libérateur en ces temps toujours tentés de privilégier exploits pastoraux, vague efficacité administrative ou d’arguer la crise des vocations pour tolérer un clérocratisme arrogant.

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