La Bible, champ de bataille (Mt 4, 1-11)

Le récit de la tentation au désert (Carême 1, année A) prend en son cœur la forme inattendue d’une joute exégétique. Si Jésus répond à chacune des trois occurrences par un verset tiré de l’Écriture, le diviseur (dia/bolos, antonyme de sym/bolos) se révèle très réactif. Il se transporte de suite sur ce terrain et s’engage dans un débat biblique lors de la deuxième épreuve.

 

Toute la séquence est marquée par l’ampleur ascendante d’un voyage de plus en plus fantasmatique, du désert à une très haute montagne. Le lieu intermédiaire sera le ptegurion du Temple. Diminutif de pteruks, « l’aile », ce mot rare et spécifique signifie un rebord étroit, pas forcément le sommet. Disons, un espace étroit et extérieur sur lequel il n’est possible de se tenir que de manière instable. Ainsi conduit au bord de l’édifice religieux et herméneutique, le diviseur propose de résoudre cette instabilité par une chute contrôlée. Celle-ci prend alors l’allure ostentatoire d’une démonstration identitaire en forme d’immunité.

 

L’argumentation s’appuie sur deux versets bien choisis, conjoints par l’intervention angélique. Le diable, ange lui-même, non des moindres dit-on, connaît son catéchisme et sa Bible. Il la lit comme nous et sait à l’occasion l’utiliser à son profit. Ce point nous avertit. Une lecture maléfique reste toujours possible, avec ses démonstrations oiseuses en forme de collages intéressés.

 

Mais Jésus a bien saisi le stratagème. Il n’y a rien à retenir selon cette voie pervertie, qui est une interprétation pourrie. Car, ici, tout a un prix. Le diable n’élève que pour mieux abaisser, comme Epstein ne donnait que pour mieux recevoir et utiliser à son profit. Jésus répond alors avec une simple parole du décalogue. La révélation de la filiation passera par d’autres chemins, risqués, dangereux. L’élévation par la Passion et la Croix, clé de lecture nouvelle et paradoxale, signifiera un abaissement salvateur et douloureux en dieu lui-même, offre de salut pour tous.

Un temple nouveau (Mt 5, 17-37)

Pour la joyeuse équipe de la Maison Tabga, lisant au ras des mots, depuis six mois, la lettre aux Galates, l’évangile de ce jour (6 TO, année A) laisse perplexe, ou interpellé.

 

Comment l’auteur, rédigeant son évangile sans doute trente années après l’épitre de Paul, peut-il écrire cela ? Ne connaît-il pas ce qui fut décidé au concile dit de Jérusalem, quand furent ratifiés les choix radicaux de l’église nouvelle en matière d’observance de la loi pour les pagano-Chrétiens ? Comment réaffirmer l’absolu de la loi quand furent abrogés sans hésitation circoncision et interdits alimentaires ?

 

Il est d’usage de s’en sortir en indiquant que Matthieu s’adresse d’abord aux judéo-chrétiens. Pour eux, la nouveauté heureuse du Christ n’est pas une abolition (kataluô) de la loi, au sens d’un reversement définif, d’une décomposition ou d’une destruction radicale. En effet, de manière suggestive, le verbe kataluô ne sera repris dans l’évangile que pour désigner la chute du temple et la ruine de Jérusalem, événement traumatique s’il en fut et plaie encore vive.

 

Ainsi, par delà l’effroi des ruines béantes, le salut consiste en un accomplissement paradoxal par intensification. Le temple nouveau au sommet de la terre promise remplace le fantôme de l’ancien à jamais perdu. Il prend dès lors la forme d’une sorte de plérôme du cœur, signe d’une existence en voie de conversion. Plêroô signifie cet accomplissement par remplissage et abondance. Il désigne l’œuvre divine devenue parfaite quand se réalise une promesse annoncée, celle que proclamèrent les prophètes. La vie nouvelle du disciple sous la loi renouvelée du Christ participe ainsi de l’avènement du Royaume attendu, de son culte redevenu quotidien et de sa justice désormais partagée avec tous.

 

évangile.com (Mt 5, 13-16)

Je médite les deux tropes de l’évangile du jour, le sel, la lumière (5 TO, année A). Ils sont en partie antagoniques puisque le sel jeté dans le feu l’éteint (dans certains cas).

 

Peu importe. Les homélistes avisés rappellent les multiples sens figurés du sel (halas). Citons le goût, la purification, la fertilisation des sols, la conservation ou encore la protection des aliments hors toute putréfaction. Les plus érudits remarquent que le mot choisi pour désigner l’affadissement redouté (môrainô) dérive de môros qui signifie stupide, voire fou et, par dérivation impie. Là, on peut citer le premier verset du psaume 12 :

Le fou dit en son cœur : il n’est pas de dieu.

Quant au sort de ce sel dessalinisé, aliéné loin de son être, ce sera d’être foulé au pied sur le chemin, katapateô, ce qui signifie une destruction totale, insultante et teintée de mépris.

 

Il y aurait donc beaucoup à dire. Cependant ce qui m’intéresse est autre chose. Il s’agit de l’audace poétique du petit rabbi de Galilée. En effet, on connaît le début du Bateau Ivre de Rimbaud :

Comme je descendais des fleuves impassibles…

Le tour de force et la provocation du jeune ardennais consistait à réfuter tout de go le comme de la métaphore poétique (le poète est comme un albatros, etc.). Dès l’incipit, le terme clé de tout art poétique est  renvoyé à son sens temporel, simple synonyme de « alors que ». Le poème ne file pas l’image. Il signifie que le poète est vraiment un bateau. Le dérèglement de tous les sens devient réel. Cette expérience poussée à son paroxysme conduira Rimbaud aux portes de la folie et de la mort. Alchimie du Verbe dans Une saison en enfer décrira, analysera et soldera ce délire. La chair ne peut devenir verbe créateur.

 

Or, ici, le procédé littéraire est le même. Le disciple de la parole n’est pas « comme » ceci ou cela. Il est sel, il est lumière. La parole du personnage opère ce qu’elle dit. Quand le verbe se fait chair, engager une conversation avec lui modifie son auditeur. Cette parole adressée et reçue transforme l’être. Jésus est le poète absolu et génésique, son lecteur doit le savoir. Il s’offre et s’abandonne alors comme un opéra fabuleux où s’opèreront à son insu d’étranges métamorphoses.

 

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