L’invitation (Mt 22, 1-10)

Jésus enseigne dans le Temple. Soudain, il est pris à partie par les grands chefs, malins et forts en gueule. La relation devient alors très vite très violente. La parabole de ce dimanche (28 TO année A), magnifique et complexe, participe à la montée aux extrêmes de cet affrontement où la mort rôde.

 

Dans le texte, les premiers « invités » (Mt 22, 3) sont d’abord des « appelés » (kaleô), terme qui donnera ekklesia, l’Église, et désigne d’abord l’assemblée sainte en Israël. Mais ceux-ci dédaignent ce repas de mariage à forme liturgique, composé de bœufs et d’« engraissés » (gr. sitistos, hapax), apprêtés selon la logique du sacrifice (thuô). Or, à l’attrait du meurtre sacrificiel, les indifférents opposent leur appétit pour l’agriculture, le trafic (emporia) puis la violence interpersonnelle du refus.

 

Cette attitude provoque en retour le déchaînement de violence du maître qui tue les hommes et détruit leurs villes, symbole caïnite (Cf. Gn 4, 17).

 

Après ce déchainement nihiliste, restent les plats encore fumants sur la table du repas. D’où un nouvel appel, universel et sans distinction de dignité, non plus d’appelés, désormais évincés, mais de « convives » (Mt 22, 10), anakeimai.

 

Anakeimai signifie être à table (ana/keimai), puisque l’on mange couché (keimai) lors des banquets. Les nouveaux arrivants ne sont donc pas « invités » comme les précédents. Pour l’instant, ils sont seulement rassemblés (sunagô, verbe qui donne synagogue; cf. Mt 22, 10). Une procédure s’impose afin de bénéficier du repas et devenir un « élu » (Mt 22, 14). La suite du texte l’explique. Parfois, hélas, le découpage liturgique s’arrête là, rendant alors la parabole incompréhensible.

 

En effet, la suite du texte (Mt 22, 11-14) tourne tout entière sur la question de l’« l’habit de noces », l’enduma. Ce terme est apprécié de Matthieu (sept références sur huit dans le NT). Il dessine un chemin narratif le long de l’évangile, s’étendant depuis l’habit sauvage du Baptiste (Cf. Mt 3, 4) pour se transfigurer finalement dans l’habit de lumière de l’ange, témoin de la résurrection (Cf. Mt 28, 3). Ici, si j’ose dire, tout s’éclaire.

 

Fin des sacrifices avec sa logique destructrice. L’habit animal, symbole et victime de la chute (cf. Gn 3, 21), passe de mode. Retour à la lumière pure et créatrice. Jour Un, Jour Huit, nouvelle Création. Pour les nouveaux convives, il est temps de revêtir les habits de lumière et de vivre selon le ressuscité.

 

L’absent (Mt 21, 33-43)

La vigne et ses fruits constituent un motif biblique récurrent. Dans l’évangile d’aujourd’hui (27ème dimanche TO) l’image  se développe en un drame marqué par la violence et le sang.

 

La figure que je retiens est celle d’un propriétaire qui érige un domaine pour le laisser en fermage avant d’en partir et de ne s’y manifester ensuite que par délégation. Quelque chose de son absence m’intrigue.

 

Par jeu d’identification, je comprends bien sûr que Dieu installe son peuple sur une terre préparée pour qu’il y prospère. Dieu marque symboliquement sa présence  par une tour – un temple. Quittant la place, il confie ce temple et ce peuple à des responsables religieux – des prêtres – en qui, par contrat, il place sa confiance.

 

Le moment des comptes arrivé, il délègue des émissaires – porte-parole et prophètes, sans doute. Comme bien souvent, les responsables du peuple s’en saisissent, les frappent, les lapident, les tuent. C’est alors son propre Fils que Dieu fait entrer en scène. Le drame atteint son point d’acmé : scandale et folie, le Fils est sacrifié.

 

A ce point de la parabole, les questions se bousculent.

 

Pourquoi Dieu ne vient-il pas lui-même régler les comptes ? Pourquoi s’est-il d’ailleurs retiré de cette terre, pourtant préparée par lui pour son peuple ?

 

Dieu ne s’impose pas – contrairement aux vignerons qui s’arrogent des droits sur la vigne.

Dieu propose encore et encore de recevoir sa Parole comme bénédiction promise.

Dieu est tellement Tout-Autre que nous ne saurions nous tenir par nos propres forces devant sa face.

 

Alors, il missionne son Fils.

 

Non par les vignerons homicides, mais par le Christ, avec lui et en lui. Cette formule éclaire le retrait de Dieu qui nous rejoint au lieu où nous nous tenons greffés à la vigne.

 

Le bal des hypocrites (Mt 21, 28-32)

Aujourd’hui (26 TO, année A), le Christ interroge les chefs, caïds et autres forts en gueule. Ou nous, quand nous voulons être des chefs, caïds et forts en gueule. Pour cela, ainsi qu’il le fait avec la foule, il raconte une petite histoire en forme de devinette, une parabole. Ce qui montre qu’il ne les considère guère autrement, malgré les éternelles rodomontades, fausses élévations et prétention séparatiste des amoureux du pouvoir.

 

Comme ils sont malins (ce sont des chefs, caïds et forts en gueule), les interlocuteurs comprennent que le personnage analogiquement divin du père est indisponible. Restent donc à disposition identificatoire les deux fils. Le premier, par son refus, signifie d’évidence les publicains et pécheurs. Le second, par sa fausse acceptation, signifie d’évidence les grands prêtres et anciens.

 

Les voilà donc forcés, non seulement à avouer leur hypocrisie, mais aussi à reconnaître que les mal foutus, pécheurs et autres péquenots sont de fait les « premiers ». Cette parole de vérité imposée est une épreuve qui crucifie leur orgueil. Sera-t-elle le ferment de leur repentance (gr. metamelomai, mot rare) et l’agent de leur retour vers l’humilité, ou bien le terreau d’une colère agressive pour éliminer coûte que coûte l’empêcheur de dominer en rond ?

 

Il semble qu’en citant le Baptiste, Jésus se doute de la réponse. Le bal des hypocrites fera un nouveau mort, lui.

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