Vanité apostolique (Mt 9, 36-10, 8)

Ce dimanche (11 TO, année A), douze disciples (gr. mathêtês) deviennent douze envoyés, ou « apôtres » (gr. apostolos). Ce terme, très lucanien et paulinien, est rare ailleurs. Matthieu l’utilise seulement une fois. Il préfère nommer le groupe apostolique par son chiffre, douze (gr. dodeka), indice que ce nombre est prégnant par sa référence à tout Israël. Les douze valent donc moins par leur qualité individuelle que par le symbole collectif qu’ils actualisent par métonymie.

 

Leur liste nominative est encadrée par deux formulaires de nature différente. Le premier explicite une délégation de pouvoir (gr. eksousia) totale (don) sur deux actions « surnaturelles » : exorcisme et guérison. Les délégués font désormais ce que seul faisait le maître (cf. Mt 4, 23 ; 9, 36, etc.).

 

Le second formulaire développe des instructions, le verbe para/aggelô (paraggelô) étant clairement apparenté à eu/aggelô (evaggelô). Celles-ci sont au nombre de trois : les destinataires, le contenu, la modalité. La portée restrictive des destinataires prépare le grand chamboulement centrifuge du chapitre final (Cf. Mt 28, 18-20). Le contenu amplifie la délégation initiale, ajoutant prédication, éveil des morts et purification des lépreux.

 

La modalité est extrêmement développée (tout le chapitre !) et radicale. Elle se retrouve résumée ici à sa phrase inaugurale, afin, semble-t-il, de privilégier l’amont de l’appel, à savoir le constat douloureux du manque d’ouvriers. Ce choix de découpage laisse perplexe tant le mouvement du récit matthéen montre combien forme et fond s’embrassent. La réussite de la mission tend moins à réaliser ceci ou cela qu’à la vivre ainsi. Entendez « gratuitement », voire en vain (autre sens du mot dôrean).

 

Rappel salutaire et libérateur en ces temps toujours tentés de privilégier exploits pastoraux, vague efficacité administrative ou d’arguer la crise des vocations pour tolérer un clérocratisme arrogant.

Manger et mastiquer (Jn 6, 51-58)

Bonheur du texte, malheur des traductions…

 

Le texte de ce dimanche (Saint-Sacrement, année A; Jn 6, 51-58) constitue le début de la seconde partie du discours du pain vivant chez Jean (Jn 6, 25-71). Il semble approfondir les miracles dits improprement de la « multiplication des pains » chez les synoptiques, opérant comme une trouée christologique superposée avec l’évocation de la Cène. Il noue ainsi les fils d’un écheveau complexe qui relie ciel et terre, vie et mort. Que deviennent et pourquoi ceux qui partagent ce repas mystérieux, prémices et réalisation, donné et reçu ?

 

Deux mille ans de lecture et d’études n’ont pas épuisé la richesse infinie de ce texte qui travaille avec quelques mots-clé qui s’entrelacent : manger, boire, vivre, mourir, demeurer, donner, relever, envoyer, descendre, monter, chair, sang, éternité, monde, fils, monde.  Vite perdu, le commentateur désorienté comprend qu’il est ici à la fois rejoint et dépassé.

 

Prenons par exemple une énigme dans cette péricope. Pourquoi les traductions habituelles ne marquent-elles pas le surgissement, quatre fois de suite, du verbe rare « mâcher » (trôgô). En effet, ce mot évoque clairement l’idée sonore, triviale et animale de mastication. Alors, pourquoi le traduire encore par « manger » (phagô), quand ce dernier verbe porte lui une forte puissance métaphorique, polyphonique et spirituelle1A contrario (simple synonyme), voir par exemple Xavier LÉON-DUFOUR, Lecture de l’Évangile selon Jean. Tome II, (coll. « Parole de Dieu »), PARIS, Seuil, 1990, p. 166, note 151.

 

Ce glissement me semble volontaire et provoquant. Il indique combien il va falloir s’affronter à ce réel étrange qui altère. Pour manger, il faut mâcher et mastiquer un tel pain devenu concret et incarné, qui craque sous la dent. Aussi, du côté du lecteur, mastiquer une parole vive, comme les vaches broutent l’herbe, avec lenteur et répétition. Car si boire est fluide et rapide, mâcher est lent et parfois douloureux. In fine, cette manducation fait désormais signe vers un corps réel, celui du Chist, bientôt offert par le drame insupportable pour l’oblation. D’où le futur du don, qui répond de fait à la question initiale des opposants qui doivent accepter cette descente au plus bas de l’analogie hic et nunc.

 

Non plus une fuite glorieuse et inepte vers les délices diaphanes, mais un ensevelissement du divin, douloureux et salvateur.

Douce et tendre Pentecôte

Selon Jean, le don de l’Esprit (Cf. Jn 20, 19-23) n’a pas lieu cinquante jours après Pâques. Ni ouragan, ni langues ardentes, il a la délicatesse de simples paroles et d’un souffle léger. Il est dispensé avec amour et confiance dans l’intimité d’un clair obscur vespéral, quand les portes sont verrouillées et les cœurs serrés. Il prend la forme d’un pardon, d’une communion et d’un envoi en mission, placés sous le double signe de la paix et de la joie au gré des paroles et des gestes de Jésus.

 

Durant l’inattendue visite du soir de la résurrection, les disciples basculent de l’angoisse au bonheur « en voyant le Seigneur » présent « là, au milieu d’eux ». Après l’avoir abandonné à l’agonie, ils éprouvent certainement aussi la joie du pardon accordé – don parfait, paix acquise à la croix, donnée au-delà de toute souffrance.

 

« Shalom lakhem  » : cette paix selon Dieu promet une plénitude de communion au Père et au Fils (le Père /moi/vous). « Il souffla sur eux » : la respiration créatrice ouvre l’espérance d’une vie renouvelée. Ils « furent remplis de l’Esprit » comme ils le furent de joie, comme Marie fut remplie de grâce. Le Christ se tient au cœur de cette relation, dont il est à la fois l’origine et la fin, par la médiation de l’Esprit. S’approchant au plus près de notre humanité, il nous attire à sa divinité. Par l’Esprit, nous pouvons devenir (comme) lui. Présent à jamais dans nos vies, Dieu se fait notre prochain comme il fait de nous ses prochains : « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie ».

 

Le Père a envoyé son messie pour notre salut, Christ nous envoie pour le salut d’autrui – notre prochain, notre frère – afin que nous continuions son action sous la conduite de l’Esprit. « Á qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis » : quel meilleur exemple peut-il donner que le pardon accordé aux disciples éperdus ? Mais si l’accueil de l’esprit appelle miséricorde et charité, comment comprendre la proposition « à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus » ? S’agit-de pardonner, mais de ne pas pardonner tout à fait, toujours, à tout le monde ? La demi-mesure est gênante.

 

Dieu dépouille nos cœurs de pierre, si nous l’acceptons. L’Esprit, lui, nous donne de discerner : il ne s’agit donc pas tant de ne pas pardonner que de refuser. Refuser l’inacceptable, refuser tout ce qui s’oppose à la joie d’aimer, tout ce qui fait obstacle à la paix de Dieu.

 

Christ, Eglise, mission, communion, cœur, paix, pauvres, fragilité, espérance, justice : les dix mots retenus par Léon XIV pour soutenir la foi ne soulignent-ils pas l’urgence de l’évangile de la Pentecôte1Voir ICI. ?

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