La méthode Emmaüs (Lc 24, 13-35)

Le récit de ce dimanche (Pâques 3, année A) est un récit et une méthode. Deux disciples, l’un nommé, l’autre anonyme, procédé permettant l’identification, circulent à rebours de l’événement pascal. Ils s’éloignent et s’enfoncent vers la nuit, tristes et désespérés.

 

S’ils sont rejoints par le ressuscité caché mais déjà là, la procédure de révélation n’est pas immédiate. Elle épouse une traversée de la déception avec ses étapes qui sont autant d’ouvertures. D’abord l’accueil de l’étranger sur la route et l’engagement courageux de la discussion. Ensuite l’énoncé du trouble en forme de point de situation. Puis l’écoute de la parole rude, brulante et circonstanciée du compagnon, prenant appui sur « toute l’Écriture », parcours bouleversant, mais clos au lecteur1Voir Camille FOCANT, Le Ressuscité. Figure d’une présence autre, (coll. « Lire la Bible »; 205), PARIS, Cerf, 2024, pp. 98-99. ! D’où l’invitation au partage du repas avec la surprise eucharistique en forme d’anamnèse et de reconnaissance. Enfin la disparition immédiate qui rend possible un retour rapide, nuitamment. Au terme, de retour au point de départ, ils racontent la procédure de transformation et témoignent, pour bientôt mieux repartir.

 

Ces différents éléments, parfaitement décrits par l’évangéliste, structurent nos vies personnelles comme ils ont structuré le déploiement pascal dans l’histoire de l’Église naissante. Nous les retrouverons presque à l’identique lors du récit de la rencontre entre Philippe et l’eunuque éthiopien (Cf. Ac 8, 26-40). On devrait en retenir une méthode, une ascèse et une patience. Mais, ici, je retiens trois choses : une invitation à ne pas fuir le doute; un appel à se mettre en mouvement par le dialogue; et, enfin, une insistance en quelque sorte catéchuménale à fréquenter la Parole qui embrase le cœur quand, soudain, elle s’ouvre à nous.

 

Peur et verrous (Jn 20, 19-31)

L’évangile du 2ème dimanche de Pâques (dimanche de la Miséricorde, année A) invite à jouer entre apparition et disparition.

 

La première venue du ressuscité a lieu le soir, jour un de la semaine. Un (gr. mia) plutôt que premier (gr. prôtos). L’évangéliste connaît sa Bible. Il se souvient de Gn 1, 5 : « Il y eut un soir et un matin, jour un » où le texte hébreu et la Septante (voir ICI) disent bien jour « un ». Pas de premier puisque pas encore de deuxième. Quoi qu’il en soit, cette épiphanie concerne les disciples dont dix apôtres (douze moins Judas et Thomas). La seconde apparition a lieu le huitième jour (si je compte bien). Elle concerne les disciples dont les Onze, voire le groupe des Douze reconstitué si l’on considère le lecteur comme le Jumeau.

 

Entre ces deux venues distantes d’un nouveau cycle (une semaine), demeurent verrouillées les portes de la maison (gr. kekleismenôn, participe parfait passif de kleiô). Ici, seul un élément a changé : la cause de cet enfermement. Celle-ci est fournie par le narrateur, à savoir la phobie (gr. phobos) des juifs (gr. ioudaios).

 

La trame narrative invite à relier cette disparition à l’action de la première épiphanie. Soit, dans l’ordre : paix deux fois affirmée, joie, envoi en mission, don de l’esprit par insufflation créatrice (gr. emphusaô, hapax néo et vétéro-testamentaire = Gn 2, 7 LXX) et appel vocationnel à la rémission des péchés (au pluriel, nouveauté dans l’évangile johannique) pour une vie en plénitude.

 

Ainsi, lentement et progressivement, l’œuvre de l’Esprit du ressuscité construit une église joyeuse et audacieuse. Une église en sortie, libérée des peurs paralysantes. Plus précisément encore, la communauté des disciples du Christ est invitée combattre toute forme d’antijudaïsme et donc à s’inscrire résolument dans les choix prophétiques du concile Vatican II.

 

Par delà les apparences paralysantes, la confiance ouvre les portes du cœur. Les autres ne sont plus des adversaires, mais des destinataires. La vie reçue invite chacun à la table du grand partage.

Sortir au grand jour (Jn 20, 1-9)

Jusqu’à ce jour (dimanche de la Résurrection du Christ, année A), « les disciples n’avaient pas compris » tout à fait ce qui se jouait depuis leur rencontre avec Jésus. Il est vrai que les heures écoulées depuis le dernier repas pris avec lui furent celles d’une épreuve sans nom qui ne laisse nul repos à l’âme gonflée de chagrin.

 

Le vendredi, jour de la crucifixion, Jésus est déposé au tombeau avant la tombée de la nuit. 1er jour. Le samedi, jour du shabbat, est jour de vide et d’attente. 2 ème jour. Le dimanche, 1er jour d’une nouvelle semaine, le corps du crucifié n’est pas là pour les derniers hommages funéraires. 3 ème jour.

 

Au matin de ce 3 ème jour, dans la ténèbre encore de la nuit, dans l’obscurité de son cœur endeuillé, Marie de Magdala se rend au tombeau, comme s’y rendront peu après Pierre et Jean, par elle alertés. Chacun en revient ou y va en courant, éperdu de tristesse, d’incompréhension, de désarroi. Alors que tous pensent qu’y repose le corps du maître, « la pierre a été enlevée », le sépulcre est vide, inconcevablement vide, déserté.

 

Pourtant, au-delà de la sidération, au gré d’un ballet d’allées et venues improvisées, une certitude s’impose  progressivement conformément aux Écritures : « Il vit et il crut ». Mais que voit-il, ce disciple dont le nom n’est pas précisé (mettons-nous alors à sa place : que voyons-nous ) ? Qu’éprouve-t-il, de tout son être (gr. eidô), lui, le « bien aimé » qui, le dernier de tous, reposa sur la poitrine du Seigneur ?

 

Les nombreuses occurrences du nom « tombeau » centrent la focale sur le lieu où il n’y a rien à voir, que les traces d’un mort qui n’y est plus. Pierre, l’ardent Pierre, l’homme d’action, le pêcheur de poissons appelé à devenir pêcheur d’hommes, descend observer (gr. theôreô) les indices de quelque méfait annoncé par Marie. Jean le contemplatif, celui qui a scruté les ténèbres (gr. parakuptô) juste avant, le rejoint.  Au fond du fond de l’obscurité,  la mort n’est qu’un simulacre. « Linges posés à plat », suaire « roulé à part à sa place », l’enveloppe sans contenu fait signe d’une présence qui se montre autrement. L’âme baignée de silence, Jean perçoit-il au plus intime de lui-même les battements du cœur de son Seigneur ? De l’outre-noir naît une lumière discrète, à peine perceptible, assurance suffisante cependant pour fonder la confiance de l’Église naissante. Peu importe alors que le sépulcre soit vide, un chemin est ouvert. Pierre et l’autre disciple ressortent au grand jour.

 

De ce qui s’est passé dans la nuit du tombeau, nous ne pouvons rien savoir. Mais nous partageons cette certitude transmise par ceux qui ont fait l’expérience du Ressuscité : Dieu « n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants » (Mc  12, 27). À l’aube de la Résurrection, il nous fait entrer dans une nouvelle relation au monde, au temps, à autrui, à nous-même – et à Lui. Des années plus tard, Paul écrira « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga  2, 20). Une nouvelle sagesse s’inscrit dans nos vies : la crucifixion et son issue inédite attestent la fidélité du Père qui, inlassablement, vient nous prouver son amour indéfectible. Par le Fils, l’anéantissement de nos péchés et de nos souffrances à la Croix est relèvement.

 

Il ne s’agit plus alors de s’élancer pour rendre hommage à un défunt, mais de courir la bonne course (Cf. 2 Ti 4, 7) et cheminer selon l’amour et la Parole du Dieu présent dans l’ici et maintenant de nos existences. Selon une grammaire divine qui ignore la concordance des temps, la Résurrection est de chaque jour, et sa nécessité, toujours actuelle :  « Il fallait que Jésus ressuscite ». Il fallait que Marie, Pierre et Jean en témoignent pour nous entrainer à leur suite.

 

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