La force tranquille (Mt 14, 22-33)

Dans l’extrait lu aujourd’hui, Matthieu développe une scène nocturne tout entière placée sous le signe du contraste. Lieux, déplacements, gestes et attitudes, paroles échangées, tout met en avant la majesté du Christ. En regard sont esquissées la vulnérabilité des disciples embarqués par vent contraires et l’impulsivité irréfléchie de l’audacieux Pierre.

 

A l’issue d’une journée parmi les foules (Cf. Mt 14, 13-21), Jésus « gravit la montagne, à l’écart » ; le soir tombé, « il (est) là, seul », en paix, dans le silence, uni au Père par la prière.

 

Il a sans doute vue sur les Douze, qu’il a envoyés en barque au-devant de lui. Séparés de leur ancrage, refoulés de la zone sécurisée par celui qu’habituellement ils suivent, ils sont confrontés à une mer hostile. La mort rôde, ils croient qu’elle s’approche : « C’est un fantôme ». De fait, le prodige, inédit, a de quoi effrayer : s’il s’agit de Jésus qui vient « vers eux, en marchant sur la mer », comment s’en assurer ? Comment reconnaître celui qui s’avance de façon surnaturelle ?

 

Pierre prononce alors des paroles dont il ne mesure peut-être pas la portée :

 Seigneur, si c’est bien toi , ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux.

 « Si c’est toi » – littéralement : Si tu es toi .  « Celui qui vient de Dieu (et) a vu le Père » (Jn 6, 46) peut seul déclarer « Je suis celui qui suis » (Ex 3, 14). « Ordonne-moi de venir sur les eaux » :  Fais-moi participer à ta divinité. « Ordonne-moi de venir vers toi » : Accorde-moi de passer alliance avec toi.

 

Fidèle, Jésus accède à la requête. L’autre passe par-dessus bord. Sur les flots agités, tout se joue au point où le disciple défaille : « Seigneur, sauve-moi ! ». L’esprit détourné par les circonstances, Pierre s’enfonce dans les vagues.

 

« Aussitôt », sans mots ou gestes inutiles, « Jésus (étend) la main, le saisit », manifestant son autorité et sa puissance à régner dans le monde et la vie de ceux qui s’en remettent à lui. Du seul fait de sa présence, « le vent (tombe) », emportant peurs et doutes. La paix revient.

 

L’expérience sert de témoignage, l’évidence s’impose. Récapitulée en une formule de louange, la foi s’affirme, les disciples proclament l’évidence qui s’impose :

Vraiment, tu es le Fils de Dieu !

Ainsi assurés, ils peuvent passer sur l’autre rive.

Passion du partage (Mt 14, 13-21)

L’évangile de ce dimanche (18 TO, année A) est bien connu des habitués de la Maison tabga, qui lui doit son nom. En effet, l’épisode du partage des pains est localisé par la tradition au lieu-dit Tabga, au nord du lac de Tibériade. Quoi qu’il en soit, il a motivé la création de cette proposition d’espace spirituel. Elle est structurée autour d’une idée simple, jaillie à la lecture de ce texte : selon l’évangile, la richesse ne provient pas de la multiplication mais du partage. Autrement dit, il y a suffisamment. Il n’est pas nécessaire de produire toujours plus, au risque évident de la surchauffe.

 

Inutile d’appuyer le trait en ces heures étouffantes de canicules à répétition.

 

Texte lu donc, relu et rerelu, et pourtant toujours nouveau. C’est ainsi, que je remarque aujourd’hui pour la première fois que ce repas partagé est un repas de deuil. Le deuil de Jean, deuil traumatique et impossible tant la foule importune impose de suite l’action salvifique.

 

Ce trait renforce la forme eucharistique du procédé. La richesse partagée, infinie, se nourrit du sacrifice à venir du fils. Ce point renforce l’insistance sur les douze paniers, référence évidente aux Douze. Ils deviennent ainsi les successeurs de celui qui entrevoit dès à présent devoir partager le destin tragique de Jean.

 

Chasse au trésor (Mt 13, 44-46)

En ce dimanche (17 TO, année A), texte court. Jésus fait court. Ses œuvres complètes font quelques pages. On est loin de Voltaire ou de Michel Onfray.

 

Cette concision est un outil, car il s’adresse à la foule qui a peu de temps. Comme nous aujourd’hui, distraits par une société de l’accaparement qui entretient le système économique et hâte l’échauffement général.

 

Une parole frugale donc, par lequel il s’agit de trouver un trésor. Le trésor réactive nos enfances, les coffres pirates pleins de pièces d’or, le trésor de Rackham le Rouge avec son sous-marin en forme de requin ou les vieux temples d’Indiana Jones. L’évangile travaille au lieu parfois enfoui de l’innocence native.

 

Les deux paraboles s’articulent finement en tant qu’elles précisent que ce trésor jaillit qu’on le cherche ou pas. En cela, elle désigne une adresse universelle, en partie involontaire et si surprenante qu’elle appelle une décision radicale : tout vendre pour. Ce constat somme toute logique ouvre un dépassement inattendu. Il y a plus grand que le monde de nos habitudes et propriétés, simples succursales d’un ailleurs incommensurable qui vient jusqu’à nous.

 

En quelques mots, le rabbi de Nazareth bouleverse nos vies. Le Verbe de Dieu emporte tout, et nous avec.

 

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