Une parabole l’autre (Mt 13, 24-30)

Le chapitre 13 de l’évangile selon Matthieu multiplie des images destinées publiquement aux foules. Après la parabole du semeur (15ème dimanche) se succèdent celles de l’ivraie, du grain de sénévé et du levain (16ème dimanche). Viennent enfin celles du trésor, de la perle et du filet (17ème dimanche). Seuls les commentaires privés que Jésus en fait interrompent ce flux narratif.

 

Dans un évangile révélé aux simples (Cf. Mt 11, 25), cette multiplicité peut étourdir le lecteur tout autant que les disciples. Même s’il leur est donné de voir et entendre le don de Dieu en la personne du Christ (Cf. Mt 13, 16), ils ont besoin que tout leur soit dit « en clair » pour accéder aux « choses cachées depuis la fondation du monde » jusqu’à leur génération – et la nôtre. Á partir du dénominateur commun à tous ces récits, il s’agit de saisir les nuances de l’un à l’autre pour endosser celui qui fait pleinement écho à notre expérience particulière.

 

La parabole du semeur sert de matrice aux suivantes, liées par une formule redondante : « Le Royaume des Cieux est semblable à… ». Qui dit royaume des cieux dit royaume de Dieu. Chaque parabole en décline la réalité selon des modalités très quotidiennes, relevant notamment de l’activité agricole ou domestique, nourricières, vitales. Le royaume peut donc déployer toute sa richesse miroitante dès ici et maintenant, selon l’ordinaire de nos existences. Les histoires racontées renvoient chacun à sa vérité propre, replacée dans le projet de Dieu pour tous.

 

L’une me touche plus particulièrement : celle, très courte, du levain. J’ai beau la connaître par cœur, je m’émerveille de chaque relecture avec une naïveté renouvelée.

Le Royaume des Cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout ait levé.

Du levain au pain, il faut la patience d’une métamorphose. La Parole divine s’inscrit dans la matérialité et le temps humains pour se développer démesurément. Le royaume est donné à qui tient intensément son cœur dans une lenteur qui tend vers une temporalité autre. Sous l’apparente immobilité se déploie le dynamisme d’un élan vital. La venue du royaume n’est pas qu’affaire d’homme. Il y faut aussi action de femme (grec γυνή, « gune »), gestation silencieuse qui se fait à l’insu du semeur.  « Qu’il dorme ou qu’il veille, nuit et jour, la semence germe et croît sans qu’il sache comment » (Mc 4, 27) : dans le secret du corps fécond prend naissance une vie dont le mystère inépuisable remplit de joie qui l’accueille.

Un et multiple (Mt 13, 1-23)

« Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! » : ainsi se termine la première des sept paraboles abordées aujourd’hui (15ème dimanche du Temps Ordinaire, Année A). Cette formule constitue aussi une mise en perspective de la posture christique présentée en introduction.

 

« Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer » où se concentrent les éléments vitaux, se rejoignent le vertical et l’horizontal. Dieu contemple sa création, Christ rencontre les siens (le grec οἰκία désigne autant un édifice qu’une famille – la maisonnée). Dans son champ visuel passent « des foules si nombreuses » qu’il se déplace pour monter « dans une barque » où il reprend sa posture d’observateur. Changeant ainsi de perspective, il rassemble sous son regard le multiple bigarré de ceux qui convergent vers lui au lac de Tibériade, ombilic du monde. Vus depuis le large, tous  forment maintenant une seule foule. L’enseignement évangélique invite alors l’écoute immobile à se convertir, passer unanimement sur un autre rivage, rendu possible par la grâce du discours.

 

La parabole présente les cœurs multiples et divers où Jésus sème la parole de Dieu, indifféremment, à foison. Berge fertile, « la bonne terre » – la bonne écoute – permet que cette semence produise à raison de cent, soixante, trente fruits pour une graine semée dans l’oreille de l’auditeur. Surprenant décompte, dégressif, pour qui envisagerait plutôt un calcul du moins vers le plus ! Faut-il donc, pour l’entendre, développer quelque arithmétique inouïe, forger quelque poétique numérique inattendue ?

 

  • 100 : fin de cycle, aboutissement, centuple associé à la vie éternelle (Cf. Mt 19, 29 ). 10X10, valeur de la lettre Yod, signature du créateur. 1+0+0, le Tout, l’Unique ; valeur de la lettre Qof, chas de l’aiguille – Christ passage.
  • 60 : 6+0, structure harmonieuse de l’espace et du temps. 3X20 coudées, mesure du Saint des Saints (Cf. 1R 6, 20) – Christ sanctuaire.
  • 100 – 60 = 40. D’une génération à l’autre, traversée vers la terre promise – Christ salut.
  • 30: Deniers versés à Judas pour prix de la trahison, valeur de la vie de Jésus, « cher payé(e), n’est-ce pas, pour le roi des pauvres »1Jean-Pierre SIMÉON, Et ils me cloueront sur le bois, Les Solitaires intempestifs, 2013., l’humble des humbles. 3+0, dépassement de l’altérité par l’unité trinitaire (Cf. le « Je est un autre» d’Arthur Rimbaud, 1871).

 

« (Fructifier) à raison de cent, soixante, trente pour un » : auto-référentielle, porteuse de la seule valeur d’être véridique, l’énumération donne de reconnaitre en Jésus le fruit parfait et impérissable de la parole divine. Celle-ci féconde nos vies et unit notre diversité à sa plénitude. C’est l’accomplissement de la loi d’amour que sème ici le poète merveilleux, qui, d’un même geste, énonce ce qu’il est et est ce qu’il énonce, pour nous ouvrir un chemin.

Micros (Mt 10, 37-42)

Nous poursuivons ce dimanche (Mt 10, 37-42 ; 13 TO) la lecture partielle (hélas) des instructions données aux douze apôtres (10, 2) ou disciples (11, 1).

 

Je retiens la préconisation finale. Les fins de discours sont importantes et très soignées dans les évangiles. Le mot employé est mikros. Il signifie petit ou peu. Il apparaît ici pour la première fois. Au lecteur attentif, il annonce la forme maximaliste et christologique en Mt 25, 40.45, avec le mot charnière elaskistos, « les plus petits », superlatif de elachus, « court ».

 

Le terme est associé à l’unicité, grec ena (un et un seul), qui est un attribut de dieu, l’unique. Un seul suffit, comme dieu suffit. La construction avec un démonstratif est déictique. Ces petits sont présents dans la scène. Ils appartiennent à la foule « languissante et abattue » (9, 36) qui suscita l’initiative pastorale que fut l’appel des Douze.

 

Nouvelle consigne donc, qui élargit toutes les autres par sa simplicité, son universalité et sa faible visibilité. Jésus s’associe à ses disciples, mais le retournement à venir consiste en cette identification finale, eschatologique et universelle, de Jésus aux petits eux-mêmes, ses « frères ». Ce qui implique que la mission sauve à tous les niveaux, l’émetteur comme le récepteur, par une rencontre réconciliatrice qui est en-soi le royaume.

 

Double identification, par l’unique médiation de l’envoyé qui criera « j’ai soif » (Jn 19, 28) et recevra alors à boire (Cf. Mt 27, 48) une sorte de piquette (gr. oxos) vinaigrée, offert par un inconnu (« un d’eux ») ambigu, maladroit ou railleur1Cf. Ps 68, 22. Voir Raymond E. BROWN, La mort du Messie. Encyclopédie de la Passion du Christ, PARIS, Bayard, 2005, pp. 1164-1173., mais, malgré tout, rédempteur.

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