Peurs et valeur (Mt 10, 26-33)

En ce dimanche (12 TO année A), nous continuons à méditer les instructions de Jésus données aux douze apôtres (voir l’évangile précédent ICI).

 

Le ton est à l’analyse. Il s’agit d’abord de ne pas craindre. Le verbe utilisé avec insistance est phobéô. Il désigne un mouvement émotionnel qui trouble à l’excès, paralyse et appelle à la fuite devant l’opportunité. Il ne faut pas confondre cette attitude négative qui empêche avec la peur bonne conseillère, celle qui avertit des dangers, protège et invite à la réflexion.

 

Cette promesse de réassurance se connecte à la valeur, exprimée avec le verbe diaphèrô. Ce dernier porte l’idée d’un portage ou d’un déplacement (dia/phérô). La valeur consiste donc en un transport de l’apôtre d’un ensemble connu (le corps, les soucis du monde, les ombres cryptées du secret) vers un autre (l’âme, le royaume, la clarté lumineuse de la parole confessée).

 

Le transporteur est celui qui parle, le médiateur d’entre le Père et ses interlocuteurs. Nouant en lui deux relations irréfragables (le père et le fils / Jésus et ses apôtres), le Christ institue, calibre et active. La vie de disciple n’est donc pas un vague déisme moralisé par l’évangile. La condition apostolique se déploie avant tout dans cette relation existentielle avec l’Envoyé du Père.

 

Croire en Dieu n’est pas suffisant. Réciter un credo non plus. Il convient avant tout de confesser activement le Fils de l’humain par toutes ses figures d’identification : le pauvre, l’humilié, le malade, les tout-petits. Á l’approche de ce mystère qui désoriente, surprises à venir !

 

Vanité apostolique (Mt 9, 36-10, 8)

Ce dimanche (11 TO, année A), douze disciples (gr. mathêtês) deviennent douze envoyés, ou « apôtres » (gr. apostolos). Ce terme, très lucanien et paulinien, est rare ailleurs. Matthieu l’utilise seulement une fois. Il préfère nommer le groupe apostolique par son chiffre, douze (gr. dodeka), indice que ce nombre est prégnant par sa référence à tout Israël. Les douze valent donc moins par leur qualité individuelle que par le symbole collectif qu’ils actualisent par métonymie.

 

Leur liste nominative est encadrée par deux formulaires de nature différente. Le premier explicite une délégation de pouvoir (gr. eksousia) totale (don) sur deux actions « surnaturelles » : exorcisme et guérison. Les délégués font désormais ce que seul faisait le maître (cf. Mt 4, 23 ; 9, 36, etc.).

 

Le second formulaire développe des instructions, le verbe para/aggelô (paraggelô) étant clairement apparenté à eu/aggelô (evaggelô). Celles-ci sont au nombre de trois : les destinataires, le contenu, la modalité. La portée restrictive des destinataires prépare le grand chamboulement centrifuge du chapitre final (Cf. Mt 28, 18-20). Le contenu amplifie la délégation initiale, ajoutant prédication, éveil des morts et purification des lépreux.

 

La modalité est extrêmement développée (tout le chapitre !) et radicale. Elle se retrouve résumée ici à sa phrase inaugurale, afin, semble-t-il, de privilégier l’amont de l’appel, à savoir le constat douloureux du manque d’ouvriers. Ce choix de découpage laisse perplexe tant le mouvement du récit matthéen montre combien forme et fond s’embrassent. La réussite de la mission tend moins à réaliser ceci ou cela qu’à la vivre ainsi. Entendez « gratuitement », voire en vain (autre sens du mot dôrean).

 

Rappel salutaire et libérateur en ces temps toujours tentés de privilégier exploits pastoraux, vague efficacité administrative ou d’arguer la crise des vocations pour tolérer un clérocratisme arrogant.

Manger et mastiquer (Jn 6, 51-58)

Bonheur du texte, malheur des traductions…

 

Le texte de ce dimanche (Saint-Sacrement, année A; Jn 6, 51-58) constitue le début de la seconde partie du discours du pain vivant chez Jean (Jn 6, 25-71). Il semble approfondir les miracles dits improprement de la « multiplication des pains » chez les synoptiques, opérant comme une trouée christologique superposée avec l’évocation de la Cène. Il noue ainsi les fils d’un écheveau complexe qui relie ciel et terre, vie et mort. Que deviennent et pourquoi ceux qui partagent ce repas mystérieux, prémices et réalisation, donné et reçu ?

 

Deux mille ans de lecture et d’études n’ont pas épuisé la richesse infinie de ce texte qui travaille avec quelques mots-clé qui s’entrelacent : manger, boire, vivre, mourir, demeurer, donner, relever, envoyer, descendre, monter, chair, sang, éternité, monde, fils, monde.  Vite perdu, le commentateur désorienté comprend qu’il est ici à la fois rejoint et dépassé.

 

Prenons par exemple une énigme dans cette péricope. Pourquoi les traductions habituelles ne marquent-elles pas le surgissement, quatre fois de suite, du verbe rare « mâcher » (trôgô). En effet, ce mot évoque clairement l’idée sonore, triviale et animale de mastication. Alors, pourquoi le traduire encore par « manger » (phagô), quand ce dernier verbe porte lui une forte puissance métaphorique, polyphonique et spirituelle1A contrario (simple synonyme), voir par exemple Xavier LÉON-DUFOUR, Lecture de l’Évangile selon Jean. Tome II, (coll. « Parole de Dieu »), PARIS, Seuil, 1990, p. 166, note 151.

 

Ce glissement me semble volontaire et provoquant. Il indique combien il va falloir s’affronter à ce réel étrange qui altère. Pour manger, il faut mâcher et mastiquer un tel pain devenu concret et incarné, qui craque sous la dent. Aussi, du côté du lecteur, mastiquer une parole vive, comme les vaches broutent l’herbe, avec lenteur et répétition. Car si boire est fluide et rapide, mâcher est lent et parfois douloureux. In fine, cette manducation fait désormais signe vers un corps réel, celui du Chist, bientôt offert par le drame insupportable pour l’oblation. D’où le futur du don, qui répond de fait à la question initiale des opposants qui doivent accepter cette descente au plus bas de l’analogie hic et nunc.

 

Non plus une fuite glorieuse et inepte vers les délices diaphanes, mais un ensevelissement du divin, douloureux et salvateur.

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