La prière, don de l’Esprit

Souvent, le lecteur des évangiles est surpris du manque d’intelligence des disciples et de la manière dont le Christ leur reproche leur manque de foi. Dans la péricope de dimanche dernier, celui-ci appelait les siens à la confiance : « Croyez en Dieu, croyez aussi en moi » (Jn 14, 1). Le texte d’aujourd’hui (6ème dimanche de Pâques, année A) prolonge cet appel par une invitation réitérée à une vie selon Dieu, déclinée selon les modes de l’amour et de l’écoute. Entre l’adresse collective (« Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements ») et l’adresse individuelle ( « Celui qui reçoit mes commandements et les garde »), le discours de Jésus développe ce thème selon une double ligne mélodique (« Je / vous »), orientée vers le Père, unifiée par la force vitale de l’Esprit, sur fond d’opposition entre le monde et la communauté des disciples.

 

Pour cette fois, directement associés au don de l’Esprit annoncé par la tradition, de tels propos ont sans doute une résonance évidente pour les compagnons de Jésus. Les premiers versets font ainsi écho à la prophétie d’Ezéchiel :  « Je vous donnerai un coeur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau» et « je ferai que vous marchiez selon mes lois, que vous gardiez mes préceptes » (Ez 36, 26 et 27). Pour autant, les deux propositions qui composent le verset selon un rapport de synonymie peuvent poser question : aimer Dieu et garder ses commandements, de quoi s’agit-il ?

 

Si elle renvoie au Deutéronome (Cf. Dt 6, 4), la formulation choisie par Jésus établit un glissement grâce à l’usage du déterminant possessif : « ses » préceptes à lui et non tout le détail des articles inscrits dans la Loi héritée de Moïse. L’évangile selon Luc les récapitule avec netteté : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée; et ton prochain comme toi-même. » (Lc 10, 27). Le principe est simple et exigeant à la fois, mais comment y parvenir ? Si « le Seigneur notre Dieu est le Seigneur UN »1Traduction du cahiers Évangile n° 68, Supplément : « Prières juives »), comment, dans nos existences, réaliser cette exigence d’unité et d’unicité ?

 

« Moi, je prierai le Père » : ce verset ouvre la voie. La prière fait de l’amour de Dieu le fondement de la foi. Aimer Dieu et garder ses commandements commence donc par un dialogue qui implique de l’accepter comme UN ; l’accepter comme UN, c’est recevoir de lui toute bénédiction : ainsi, « il (nous) donnera un autre Défenseur », « l’Esprit de vérité ». Or, c’est l’Esprit lui-même qui, selon Paul, vient justement à notre secours dans la difficulté à nous adresser au Père. La prière est un don de l’Esprit qui est don de Dieu, « fruit de la présence […] du Père et de Jésus-Christ en nous »2Benoit XVI, École de la prière, catéchèse de 2012.É. Au commencement est la prière et prier, c’est laisser l’Esprit s’exprimer par nous.

 

Préférant une traduction littérale du grec, la Bible de Jérusalem met en avant le caractère globalisant du paraclet : se tenant à nos côtés à la fois comme guide, protecteur ou conseiller, il assure notre défense face aux attaques du monde dominé par le père du mensonge, pourvoyeur de mort (Cf Jn 8, 44). Par l’expression « quelqu’un d’autre pour vous venir en aide », la traduction de la Bible en français courant insiste sur le caractère personnel de celui qui maintient le lien avec le Christ. Le départ de Jésus n’est donc pas abandon, mais garantie d’une présence vivante et vivifiante (grec « pneuma »).

 

Jésus combine alors trois verbes pour signifier le mouvement de conversion auquel il nous invite : « vous me verrez » (gr. théoreô) permet d’apprécier son action réelle dans nos existences, « vous vivrez » (gr. dzaô) insiste sur la puissance vitale par laquelle nous sommes unis à lui, et « vous connaissez / reconnaitrez » (gr. ginoskô) met en avant une intimité d’amour indéfectible qui engage tout l’être. Le jeu des temps verbaux, futur et présent, signale que par la grâce de l’Esprit, nous participons d’ores et déjà à une divinité trinitaire dont nous pouvions nous penser écartés : « je suis en mon Père, vous êtes en moi et moi en vous ». Un usage absolu du verbe « être » fait entendre que l’Esprit nous introduit à une vie réellement bonne et juste, sur le registre du toujours, temporalité autre, authentique et sans voile (gr. alètheia).

 

Nous donnant accès à un aujourd’hui proprement divin et unifiant où le Père se révèle à nous (« Je me manifesterai »), Jésus promet de nous libérer de toute contingence et par le don de l’Esprit, nous établit dans notre dignité d’enfants de Dieu appelés à orienter notre agir selon son désir.

 

La porte (Jn 10, 1-10)

Livre-monde, la Bible met en lumière les multiples facettes de notre humanité. L’évangile de ce 4ème dimanche de Pâques (Jn 10, 1-10) résonne d’une actualité toute particulière, dont certains propos tenus récemment par le pape Léon donnent la ligne directrice : « Le nom de Dieu ne devrait jamais servir une stratégie de pouvoir » (Voir ICI).

 

S’adressant aux pharisiens suite à la guérison de l’aveugle-né (cf. Jn 9, 1-41), Jésus tente une nouvelle fois de leur enseigner son identité messianique. Avec une gravité de ton toute particulière – « Amen, amen, je vous le dis », formule répétée à deux reprises – il décline une image familière, celle du berger et de ses brebis, figures traditionnelles de Dieu et de son peuple.

 

Or, son discours commence par dénoncer des procédés d’appropriation illégitime : « celui qui entre dans l’enclos des brebis sans passer par la porte (…) est un voleur et un bandit ». Usurpant un droit qui ne lui revient pas, celui-ci établit son emprise par le mensonge et la violence. Ses vues sont destructrices, il « ne vient que pour voler, égorger, faire périr ». Le mal et ses représentants sont à l’oeuvre dans toute prise de possession abusive – domination, intimidation, manipulation… : la liste est longue et familière à nos sociétés, propres à certains modes de gouvernance professionnelle, politique, économique, culturelle, voire spirituelle.

 

Tout autre est la méthode proposée par le Christ :  « Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom. » La relation est ici de confiance et de proximité, de connaissance et de reconnaissance réciproques. Il ne s’agit ni de s’emparer ni de contraindre, mais de libérer et de guider avec assurance, en respectant l’unicité de chacun au sein du collectif .

 

La remise en cause de leurs propres procédés est rude à entendre : ses interlocuteurs « ne (comprennent) pas de quoi (Jésus) leur (parle) ».  Celui-ci développe alors une autre image : « Moi, je suis la porte des brebis », plus inattendue peut-être mais cependant récurrente (cf « Nul ne vient au Père que par moi » en Jn 14, 6).

 

Le motif de la porte offre des perspectives qui convergent toutes vers l’inépuisable miséricorde de Dieu pour ses enfants. Une recherche rapide permet de mettre certaines en avant, en rapport avec les propos considérés ici.

 

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, dit le poète (A. de Musset, proverbe de 1845; ICI). Fermée, elle protège et préserve l’intimité, elle favorise la rencontre personnelle avec Dieu (« […]  quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret »; Mt 6, 6), elle est le seuil salvifique où veille le pasteur (« si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé »).  Ouverte, elle permet le passage d’un lieu à un autre, la transition d’un état à un autre. De la servitude à la liberté, « il pourra entrer », « il pourra sortir » – non pas au gré de caprices instables, mais en fonction de choix possibles en vue de « trouver un pâturage » où vivre d’une vie ajustée au désir de Dieu.

 

La porte-christ ouvre sur la vie justement, une vie donnée « en abondance ». Dieu, comme une mère, « n’a pas clos les portes du ventre où j’étais », proclame Job (Jb 3, 10). En Christ et par Christ, le Père donne accès au lieu où se développent les promesses faites pour nous avant même notre naissance. Comme le berger des brebis, il nous appelle par notre nom «  dès (notre) sortie des entrailles maternelles. » (Is 49, 1-5). Un être vient au monde et répond à l’appel du Vivant.

 

Pâques, Pessa’h : Christ brise les portes de la mort et ouvre la seule qui donne accès au Père. Il est tout à la fois portier, seuil, chemin, guide, et sa Parole nous donne la clef de son amour, grand ouvert pour nous accueillir. Nulle stratégie de pouvoir ne peut s’opposer à ce qu’elle fasse son œuvre travers le monde.

Sortir au grand jour (Jn 20, 1-9)

Jusqu’à ce jour (dimanche de la Résurrection du Christ, année A), « les disciples n’avaient pas compris » tout à fait ce qui se jouait depuis leur rencontre avec Jésus. Il est vrai que les heures écoulées depuis le dernier repas pris avec lui furent celles d’une épreuve sans nom qui ne laisse nul repos à l’âme gonflée de chagrin.

 

Le vendredi, jour de la crucifixion, Jésus est déposé au tombeau avant la tombée de la nuit. 1er jour. Le samedi, jour du shabbat, est jour de vide et d’attente. 2 ème jour. Le dimanche, 1er jour d’une nouvelle semaine, le corps du crucifié n’est pas là pour les derniers hommages funéraires. 3 ème jour.

 

Au matin de ce 3 ème jour, dans la ténèbre encore de la nuit, dans l’obscurité de son cœur endeuillé, Marie de Magdala se rend au tombeau, comme s’y rendront peu après Pierre et Jean, par elle alertés. Chacun en revient ou y va en courant, éperdu de tristesse, d’incompréhension, de désarroi. Alors que tous pensent qu’y repose le corps du maître, « la pierre a été enlevée », le sépulcre est vide, inconcevablement vide, déserté.

 

Pourtant, au-delà de la sidération, au gré d’un ballet d’allées et venues improvisées, une certitude s’impose  progressivement conformément aux Écritures : « Il vit et il crut ». Mais que voit-il, ce disciple dont le nom n’est pas précisé (mettons-nous alors à sa place : que voyons-nous ) ? Qu’éprouve-t-il, de tout son être (gr. eidô), lui, le « bien aimé » qui, le dernier de tous, reposa sur la poitrine du Seigneur ?

 

Les nombreuses occurrences du nom « tombeau » centrent la focale sur le lieu où il n’y a rien à voir, que les traces d’un mort qui n’y est plus. Pierre, l’ardent Pierre, l’homme d’action, le pêcheur de poissons appelé à devenir pêcheur d’hommes, descend observer (gr. theôreô) les indices de quelque méfait annoncé par Marie. Jean le contemplatif, celui qui a scruté les ténèbres (gr. parakuptô) juste avant, le rejoint.  Au fond du fond de l’obscurité,  la mort n’est qu’un simulacre. « Linges posés à plat », suaire « roulé à part à sa place », l’enveloppe sans contenu fait signe d’une présence qui se montre autrement. L’âme baignée de silence, Jean perçoit-il au plus intime de lui-même les battements du cœur de son Seigneur ? De l’outre-noir naît une lumière discrète, à peine perceptible, assurance suffisante cependant pour fonder la confiance de l’Église naissante. Peu importe alors que le sépulcre soit vide, un chemin est ouvert. Pierre et l’autre disciple ressortent au grand jour.

 

De ce qui s’est passé dans la nuit du tombeau, nous ne pouvons rien savoir. Mais nous partageons cette certitude transmise par ceux qui ont fait l’expérience du Ressuscité : Dieu « n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants » (Mc  12, 27). À l’aube de la Résurrection, il nous fait entrer dans une nouvelle relation au monde, au temps, à autrui, à nous-même – et à Lui. Des années plus tard, Paul écrira « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga  2, 20). Une nouvelle sagesse s’inscrit dans nos vies : la crucifixion et son issue inédite attestent la fidélité du Père qui, inlassablement, vient nous prouver son amour indéfectible. Par le Fils, l’anéantissement de nos péchés et de nos souffrances à la Croix est relèvement.

 

Il ne s’agit plus alors de s’élancer pour rendre hommage à un défunt, mais de courir la bonne course (Cf. 2 Ti 4, 7) et cheminer selon l’amour et la Parole du Dieu présent dans l’ici et maintenant de nos existences. Selon une grammaire divine qui ignore la concordance des temps, la Résurrection est de chaque jour, et sa nécessité, toujours actuelle :  « Il fallait que Jésus ressuscite ». Il fallait que Marie, Pierre et Jean en témoignent pour nous entrainer à leur suite.

 

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