Du désert à la prison (Mt 11, 2-11)
Voix qui appelle les hommes à Dieu jusqu’au fin fond du désert, voix qui en appelle au Christ depuis les murs de sa prison, Jean Baptiste parle et fait parler. L’évangile de Matthieu le place aujourd’hui (Avent 3, année A) au cœur d’un texte tissé de paroles multiples, faites d’annonces et de citations initiées par des rumeurs diverses.
Enfermé sur ordre du roi Hérode que son franc parler agace, le prophète a vent « des œuvres réalisées par le Christ » qu’il a lui-même reconnu et désigné comme l’envoyé de Dieu. Or, du désert à la prison, le prophète semble passer de la certitude au doute : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? ».
Mais au juste, de quoi Jean doute-t-il ? De Jésus et de son identité réelle ? Si cela était, lui poserait-il la question avec autant de confiance ? De lui-même et de sa propre prédication ? Se serait-il trompé dans l’annonce lancée jusqu’à « Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain » (Mt 3, 5).
Par l’intermédiaire de deux disciples chargés de recueillir la réponse, Jean questionne donc ce Christ qui, finalement, le désoriente quelque peu – comme il nous désoriente nous aussi bien parfois. Et la réponse va au-delà de ce que demande Jean, débordement qui autorise la joie du dimanche de Gaudete.
Bien des rumeurs courent à propos du nazaréen. Pour attester de son identité, Jésus mentionne les faits dont il rend les envoyés de son cousins directement témoins. Pour en renforcer la véracité, il les place sous l’autorité du prophète Isaïe (cf 1ere lecture), dont il actualise la parole – mais comme pour la dépasser : la citation est plus ou moins tronquée, quelque peu modifiée, et surtout, complétée. Aux signes tangibles de l’action de Dieu (que de renversements de situations !), Christ ajoute en effet une précision qui répond triplement à l’interrogation de Jean : « Et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle » – comme on reçoit un cadeau inouï. Il lève ainsi le doute sur plusieurs points : son identité, d’une part (« Oui, je suis ce Christ attendu ») ; la véracité de la prédication du prophète, d’autre part (« Oui, tu as dit vrai en m’annonçant. Oui, je suis cette heureuse nouvelle que tu as proclamée dans le désert » ) ; l’authenticité de sa propre mission, enfin, conforme au plan de Dieu (« Oui, je suis venu rendre justice aux petits et aux humbles »).
Il n’y a donc pas à en attendre un autre : désormais, il est possible d’entendre, voir et expérimenter la présence de Dieu parmi les hommes, dans leurs déserts comme dans leurs prisons.
La promesse qui s’ensuit, sous forme de béatitude, réconforte et encourage à la patience, à la confiance et à la persévérance. Indépendamment des circonstances (prison, persécution, proximité de la mort), « heureux celui pour qui (Jésus n’est) pas une occasion de chute ».
Bien des rumeurs courent aussi concernant Jean, hipster du désert dont les manières bousculent les conceptions convenues. Jésus répond à ces rumeurs par un hommage bouleversant d’humilité. Le baptiste, objet de curiosité sans doute (« qu’êtes-vous allés voir ? ») est un prophète superlatif, « bien plus grand qu’un prophète » : « parmi ceux qui sont nés d’une femme, aucun ne s’est levé de plus grand que (lui) » – sauf Celui à qui il ouvre, le précédant par son exemple, le chemin à parcourir pour le salut des hommes, qui passe par la mort. Le mouvement de conversion prêché par Jean n’est pas une fin en soi. La conversion s’accomplit par un dépassement inédit tel que le « plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que Jean Baptiste ».
Aucun mur n’empêche la promesse de Dieu de circuler et de s’accomplir. Quand ces dernières paroles lui parviennent à l’approche de sa mort, nul doute que Jean tressaille de joie comme à sa première rencontre avec le Christ, dans le sein de sa mère. Descendu au plus bas, il reçoit la bonne nouvelle et accueille le souffle vivifiant des béatitudes annoncées.
