Paroles et silence (Lc 23, 35-43)

L’évangile lu pour la solennité du Christ Roi se présente comme un texte contrasté. La scène qu’il rapporte est d’un abord à la fois dérangeant et malaisé. Teintée d’un voyeurisme presque obscène, la première partie met mal à l’aise. La seconde, consacrée à un échange surprenant, déconcerte : comment concevoir que des hommes, « suspendus en croix », puissent ainsi converser ? Se mettre à l’écoute des propos tenus et des silences qui les ponctuent permet de remettre en perspective la gravité du récit.

 

Voici Jésus dans une situation qui le place aux antipodes de la gloire que la Transfiguration avait manifesté. Il est élevé, certes, mais cette fois, à la croix – étrange trône pour un roi. Il ne se présente pas resplendissant de lumière, mais bafoué et « broyé par la souffrance » (Is 53, 10). Il n’est pas accompagné par la voix descendue de la nuée divine (Cf. Lc 9, 27), mais par le brouhaha de rumeurs infamantes. Venu comme au spectacle, « le peuple reste là à observer ». Mû peut-être par une curiosité malsaine, on attend une ultime manifestation des pouvoirs surnaturels de celui que sa réputation de faiseur de miracles avait fini par précéder dans tout le pays. Mais il reste silencieux – qu’aurait-il à dire de plus, d’ailleurs, que ce qu’il a déjà dit lors de son procès ? Et « si défiguré qu’il ne ressemble plus à un homme » (Is 52, 14), il laisse la foule déconcertée, déçue certainement – comme nous le sommes parfois lorsque nous attendons de lui quelque intervention dans nos vies, dont nous ne percevons rien .

 

Alors, les railleries fusent, avec, par trois fois, cette provocation : « Si tu es le roi des juifs, sauve-toi toi-même ». Après l’échec des tentations au désert, Satan s’était éloigné « jusqu’au moment fixé » (Lc 4, 13). Pas plus cette fois que la précédente, le diable n’a prise : cette fois, c’est par son silence souffrant, inconcevable (n’est-ce pas cela, le signe extraordinaire attendu ?) que le Fils de Dieu reste fidèle à la Parole du Père. Mais la foule attend un signe : ne voyant rien, elle conclut à l’imposture, l’homme n’est pas celui que l’on pensait, il n’est pas le messie attendu. Or, sans doute faut-il comprendre tout l’inverse : qu’il ne se passe rien pointe une modalité inouïe du règne de Dieu, modalité dont il est seul capable, souverainement. Mais ils font tant de bruit, en bas, qu’ils ne peuvent entendre ce qui se dit, en haut, entre Jésus et les deux hommes crucifiés à ses côtés. Les mots qu’ils prononcent, pourtant, sont décisifs : tendons l’oreille pour entendre leur murmure.

 

Par leur propos, ces deux hommes accompagnent Jésus dans son agonie. Lui, descendant avec eux au plus bas, il partage leur misère. Dans l’ignominie et la douleur partagées se joue le salut de notre humaine condition.

 

De ces deux hommes, nous ne savons rien, si ce n’est que ce sont deux malfaiteurs, deux pécheurs,  dont la condamnation « est juste » au regard des lois humaines. Nous ignorons tout d’eux, mais à y regarder d’un peu près, ils semblent bien proches de nous et de notre attitude parfois contradictoire à l’égard de Dieu. L’un ne renie aucune de ses fautes, il récrimine dans un mouvement d’impatience contre ce Seigneur dont il voudrait tout, sans comprendre ce qui se joue réellement dans son attente. Jésus ne lui répond pas. L’autre voit en Christ et dans la souffrance qui les rapproche et les met face à face, la source du salut. Il s’ancre dans une proximité avec lui, qui le ramène à Dieu. Accueillant cette souffrance, il pressent le mystère tout proche, et confesse la fidélité, la force et la sagesse de celui à qui il adresse une prière d’une ferveur totale :

Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras régner (Traduction Le Semeur)

Souveraine réponse que celle du Christ, qui sans tarder fait partager son règne à celui qu’il rencontre à la croix et associe à son salut  :

Aujourd’hui même, tu seras avec moi dans le paradis. (idem)

Au jour de notre mort, nous serons avec lui dans le paradis, c’est-à-dire restaurés, renouvelés, comme au premier jour. Le premier-né d’entre les morts (cf. 2ème lecture) établit son règne au plus près de notre condition mortelle pour nous engendrer de nouveau dans son royaume – l’éternité retrouvée.

 

Aussi paradoxal que cela paraisse, au coeur même du pire, la réponse de Jésus est source de joie. Il nous l’adresse dans l’aujourd’hui de nos vies, dans la promptitude de son amour pour nous,  afin  que nous gardions au coeur l’espérance de la rencontre avec lui.

A un cheveu près (Lc 21, 5-19)

Un grand historien, Jean Delumeau, a montré comment l’Occident chrétien a vécu jusqu’au XVIIIème siècle dans un sentiment d’urgence. En effet, chaque génération ou presque considérait la flèche du temps comme une lente décadence, s’éloignant d’un âge d’or désormais perdu. Et chacun de prédire la fin des temps pour bientôt, voire déjà en cours. L’évangile tonitruant de ce dimanche (Lc 21, 5-19) semble s’inscrire dans ce schéma somme toute classique.

 

Les choses se sont ensuite inversées avec l’invention du Progrès et la découverte de l’immensité spatiale et temporelle de l’univers.

 

Aujourd’hui, époque de rétractation, de crise et de doutes existentiels, le mode ancien fait retour, avec lui ses cohortes de prophètes de l’apocalypse. Certains ecclésiastiques, saisis par l’angoisse, prédisent à nouveau la proximité de la fin des temps. L’effet est garanti, d’autant qu’ils la connectent le plus souvent à une soi-disante décadence des mœurs qui leur fait horreur. Armageddon prend alors la forme rédemptrice d’une grande lessive de printemps. Ici, rien de nouveau sous le soleil.

 

Cependant, il ne faut pas être grand clerc pour saisir que la fin est en germe depuis le début. L’enfant qui naît est suffisamment vieux pour mourir, disait Heidegger. Il voyait là l’indice indubitable de la possibilité de l’Impossible, inscrite au cœur de l’existence humaine. Par et dans cette mort réelle par-delà toutes les transformations, l’humain s’ouvre à sa fin, et possiblement à toutes les altérités, voire à l’Être lui-même.

 

À y regarder de près, le discours de Jésus analyse ce point en amont, évoquant la réalité de la persécution. Le texte semble alors refléter la situation concrète et immédiate de la communauté lucanienne et des lecteurs implicites de son évangile. La question n’est pas la mort, mais la possibilité de mourir pour le Christ, donc pour un autre en général et pour lui en particulier.

 

La conclusion étonne. Au cœur de la dissolution générale et inévitable jaillit alors la promesse d’une pérennité. Sous la violence et le chaos, voici l’affirmation d’une vie sauvée. Quand les temples immenses s’effondrent, lorsque les empires se fracassent, que terre et ciel tremblent, un mince cheveu devient l’image paradoxale d’un salut inespéré.

 

Ce salut sera d’autant plus parfait qu’il jaillit de la mort elle-même, non plus fuie ou niée, mais traversée et dépassée dans l’espérance, car assumée dans une existence courageuse.

 

éclats de colère (Jn 2, 13-22)

En cette période de fête, « comme la Pâque juive est proche », Jésus se rend à Jérusalem, au Temple, lieu de la présence de Dieu (texte ICI). Peu auparavant, il a pris part à une autre fête, celles de noces, à Cana1Cf. Jn 2, 1-11.. À première vue, les deux épisodes contrastent nettement : à Cana, Jésus remplit de « bon vin » les coupes vides, alors qu’au Temple, il fait le vide parmi les occupants. Dans un cas, il contribue à la réussite de la fête et à la joie des réjouissances, alors que dans l’autre, il joue plutôt les rabat-joie et semble casser la fête qui s’annonce. D’un côté, une action sobre, de l’autre, des éclats. Or, le contraste n’est qu’apparent.

 

À Cana, Jésus procède discrètement, en deux phrases toute simples, prononcées en toute discrétion2Cf. Jn 2, 7-8.. Au Temple, il procède de façon assez spectaculaire. Y trouvant « les marchands […] et les changeurs » venus pour la vente de animaux destinés aux sacrifices et le change de la monnaie romaine, impure, en argent autorisé dans le Temple, il « fait un fouet avec des cordes, et les chasse tous ». De fait, « installés » au Temple comme à demeure, ceux-ci ont  pris possession des lieux. Ils font de la « maison de sainteté », selon le nom hébreu désignant le Temple, un territoire de profit financier et de conquête mercantile, « une maison de trafic ». Devenu lieu de troc et de négoce, il semble désormais  possible d’y marchander la Parole de Dieu, de négocier avec le Seigneur, ou de le soumettre à notre volonté plutôt que faire la sienne. Le Temple s’est vidé de son sens, comme s’étaient vidées les coupes à Cana avant que le Christ ne les remplisse de vin nouveau tiré de l’eau des jarres . Le contraste entre les deux épisodes, Temple et Cana, se réduit sur ce point de la purification rituelle.

 

La colère de Dieu ne dure qu’un instant : le geste punisseur du Tout-Puissant, très codifié, n’est pas suivi de propos qui engagent un châtiment. Jésus exige néanmoins de redonner sens au culte. De fait, les coûteux sacrifices et les prière ampoulées, plus discriminants les uns que les autres, ne permettent pas une rencontre véritable avec le Père3Cf. Lc 18, 10-14.. Si le Christ chasse les marchands de bœufs et de brebis, il ne chasse pas les marchands de colombes. Ces offrandes de pauvre, en raison de leur modestie même, traduisent l’absolue confiance des coeurs humbles. Elles honorent Dieu, comme le firent les parents de Jésus pour la purification de Marie. Elles font sans doute également signe de la présence divine4Le nom « colombe » (gr.  peristera) apparaît à dix reprises dans la Bible. Les évangiles l’associent tous à la même symbolique : l’humilité d’une part, la manifestation de l’Esprit d’autre part, lors du Baptême de Jésus. Cf Mt  10, 16; Mc  1, 10.. « Cessez de faire de la maison de mon père une maison de commerce » sonne comme un appel à la gratuité de l’échange : Dieu ne se monnaie pas. Le don sans calcul d’intérêt est le plus saint des sacrifices. Pauvre parmi les pauvres, le Christ, lui, n’a à offrir au Temple, pour la purification de tous, rien d’autre que sa vie.

 

Là où les habitués du lieu parlent d’un édifice de pierre organisé selon une codification stricte (gr. hieron), Jésus parle d’un sanctuaire (gr. naos), lieu saint dont sa propre vie est la fondation. Engagés dans des débats à n’en plus finir, ses interlocuteurs ne peuvent entendre le signe qu’à leur demande, Jésus leur donne pour légitimer son geste :

Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. 

Bien qu’ils aient assisté à la gloire de leur maitre lors des noces de Cana, les disciples non plus ne peuvent alors entendre que ce signe, c’est Jésus lui-même. Ce n’est qu’après la passion et la résurrection qu’ils mesurent que désormais, Jésus est celui dont la présence glorieuse purifie et justifie. Sanctuaire renouvelé, le Christ est le lieu de la rencontre vivante avec le Très-Haut, qui réunit en lui tous ceux qui constituent la maison de son Père.  L’évangéliste utilise ainsi le même verbe grec (egeiro) pour parler du temple relevé et du christ ressuscité par qui s’actualisent les prophéties :

Quand il se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite. 

Eux qui crurent en sa promesse à nulle autre pareille, eux que leur foi a remis debout dans les affres de leurs tribulations, ils témoignent à jamais qu’à chaque fois que nos vies s’effondrent, Jésus nous redresse. Son amour vaincra notre mort.

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