Passion du partage (Mt 14, 13-21)

L’évangile de ce dimanche (18 TO, année A) est bien connu des habitués de la Maison tabga, qui lui doit son nom. En effet, l’épisode du partage des pains est localisé par la tradition au lieu-dit Tabga, au nord du lac de Tibériade. Quoi qu’il en soit, il a motivé la création de cette proposition d’espace spirituel. Elle est structurée autour d’une idée simple, jaillie à la lecture de ce texte : selon l’évangile, la richesse ne provient pas de la multiplication mais du partage. Autrement dit, il y a suffisamment. Il n’est pas nécessaire de produire toujours plus, au risque évident de la surchauffe.

 

Inutile d’appuyer le trait en ces heures étouffantes de canicules à répétition.

 

Texte lu donc, relu et rerelu, et pourtant toujours nouveau. C’est ainsi, que je remarque aujourd’hui pour la première fois que ce repas partagé est un repas de deuil. Le deuil de Jean, deuil traumatique et impossible tant la foule importune impose de suite l’action salvifique.

 

Ce trait renforce la forme eucharistique du procédé. La richesse partagée, infinie, se nourrit du sacrifice à venir du fils. Ce point renforce l’insistance sur les douze paniers, référence évidente aux Douze. Ils deviennent ainsi les successeurs de celui qui entrevoit dès à présent devoir partager le destin tragique de Jean.

 

Chasse au trésor (Mt 13, 44-46)

En ce dimanche (17 TO, année A), texte court. Jésus fait court. Ses œuvres complètes font quelques pages. On est loin de Voltaire ou de Michel Onfray.

 

Cette concision est un outil, car il s’adresse à la foule qui a peu de temps. Comme nous aujourd’hui, distraits par une société de l’accaparement qui entretient le système économique et hâte l’échauffement général.

 

Une parole frugale donc, par lequel il s’agit de trouver un trésor. Le trésor réactive nos enfances, les coffres pirates pleins de pièces d’or, le trésor de Rackham le Rouge avec son sous-marin en forme de requin ou les vieux temples d’Indiana Jones. L’évangile travaille au lieu parfois enfoui de l’innocence native.

 

Les deux paraboles s’articulent finement en tant qu’elles précisent que ce trésor jaillit qu’on le cherche ou pas. En cela, elle désigne une adresse universelle, en partie involontaire et si surprenante qu’elle appelle une décision radicale : tout vendre pour. Ce constat somme toute logique ouvre un dépassement inattendu. Il y a plus grand que le monde de nos habitudes et propriétés, simples succursales d’un ailleurs incommensurable qui vient jusqu’à nous.

 

En quelques mots, le rabbi de Nazareth bouleverse nos vies. Le Verbe de Dieu emporte tout, et nous avec.

 

Une parabole l’autre (Mt 13, 24-30)

Le chapitre 13 de l’évangile selon Matthieu multiplie des images destinées publiquement aux foules. Après la parabole du semeur (15ème dimanche) se succèdent celles de l’ivraie, du grain de sénévé et du levain (16ème dimanche). Viennent enfin celles du trésor, de la perle et du filet (17ème dimanche). Seuls les commentaires privés que Jésus en fait interrompent ce flux narratif.

 

Dans un évangile révélé aux simples (Cf. Mt 11, 25), cette multiplicité peut étourdir le lecteur tout autant que les disciples. Même s’il leur est donné de voir et entendre le don de Dieu en la personne du Christ (Cf. Mt 13, 16), ils ont besoin que tout leur soit dit « en clair » pour accéder aux « choses cachées depuis la fondation du monde » jusqu’à leur génération – et la nôtre. Á partir du dénominateur commun à tous ces récits, il s’agit de saisir les nuances de l’un à l’autre pour endosser celui qui fait pleinement écho à notre expérience particulière.

 

La parabole du semeur sert de matrice aux suivantes, liées par une formule redondante : « Le Royaume des Cieux est semblable à… ». Qui dit royaume des cieux dit royaume de Dieu. Chaque parabole en décline la réalité selon des modalités très quotidiennes, relevant notamment de l’activité agricole ou domestique, nourricières, vitales. Le royaume peut donc déployer toute sa richesse miroitante dès ici et maintenant, selon l’ordinaire de nos existences. Les histoires racontées renvoient chacun à sa vérité propre, replacée dans le projet de Dieu pour tous.

 

L’une me touche plus particulièrement : celle, très courte, du levain. J’ai beau la connaître par cœur, je m’émerveille de chaque relecture avec une naïveté renouvelée.

Le Royaume des Cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout ait levé.

Du levain au pain, il faut la patience d’une métamorphose. La Parole divine s’inscrit dans la matérialité et le temps humains pour se développer démesurément. Le royaume est donné à qui tient intensément son cœur dans une lenteur qui tend vers une temporalité autre. Sous l’apparente immobilité se déploie le dynamisme d’un élan vital. La venue du royaume n’est pas qu’affaire d’homme. Il y faut aussi action de femme (grec γυνή, « gune »), gestation silencieuse qui se fait à l’insu du semeur.  « Qu’il dorme ou qu’il veille, nuit et jour, la semence germe et croît sans qu’il sache comment » (Mc 4, 27) : dans le secret du corps fécond prend naissance une vie dont le mystère inépuisable remplit de joie qui l’accueille.

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