Voeu d’un ami

Pascal Leseur, prêtre du diocèse de Langres, ami de la Maison Tabga et aumônier de la maison d’accueil pour migrants du Secours Catholique, Le Cèdre, à Paris, nous adresse ses voeux :

 

« Chers amis,

 

Quel cadeau de Noël pour moi, que d’accueillir vendredi 2 janvier, la communauté des frères de Taizé, au CÈDRE, après la rencontre européenne qui réunit 15 000 jeunes de toute l’Europe à Paris. Le CÈDRE, dont je suis l’aumônier, est un lieu de passage habituel pour de nombreux frères (de Taizé) , qui y trouvent une expérience humaine et chrétienne de l’accueil inconditionnel des plus pauvres.

 

Oui, quatre ans déjà et un engagement de trois autres années à venir me lient à une histoire qui changera ma vie. Croire que tout être humain est une histoire sacrée et a droit à une terre, un accueil, une simple dignité n’est pas un acquis, mais un combat de chaque jour !

 

Hier, j’ai rencontré Camara, un jeune bénévole sans papier dans un hall où il passe toutes les journées froides, avant de repartir dormir dans un parking souterrain. Il m’a serré dans ses bras :

Tu es la seule personne que j’ai vu aujourd’hui et qui me parle !

Je reconnais être en décalage avec les préoccupations de mes contemporains. Les personnes accueillies sont ma famille. Bien plus que l’aide matérielle ou administrative, nous sommes liés dans une même attente de Terre Promise.

 

Je comprends avec un nouvel éclairage cette aspiration du peuple de Dieu dans la Bible. Avec les juifs, nous sommes un peuple errant, nomade, à la suite d’Abraham. J’aime le vide des mosquées et de ceux qui se déchaussent pour saluer l’Éternel, mais j’aime surtout celles et ceux qui mouillent leur chemise pour la dignité humaine, le droit et l’accueil des personnes étrangères…

 

Le Jésus de la crèche est l’étranger, qui n’a pas de place pour l’accueillir, alors il se donne à manger à tous, dans une mangeoire.

 

Les tensions du monde sont dans la même veine, d’un côté le refus de l’Autre et d’autre part, une paix qui ouvre de nouveaux possibles, si nous nous investissons dans la rencontre et le courage du dialogue et des ajustements pour le bien de tous.

 

Que 2026 soit une année de projets et d’avancées pour nos aspirations à faire de notre vie, un pèlerinage de confiance ! »

Chemin divin (Mt 2, 1-12)

À l’issue d’un long périple, voici qu’est né l’enfant annoncé à Marie et Joseph. Lecteurs de leur périple de Nazareth à Jérusalem, nous nous attendons au récit des suites immédiates de leur histoire. Il n’en est rien : l’évangéliste place sur notre route des voyageurs inattendus et nous incite à décentrer nos pas avec eux (ICI).

 

Signe d’un grand bouleversement, une étoile apparaît dans le ciel d’Orient. Des mages y lisent le signe d’une naissance dont de grands bouleversements doivent sortir. Ils savent qui doit naitre, ils savent la date de l’événement, ils en ignorent le lieu exact. Ils se mettent en route et mènent leur quête. Arrivés à Jérusalem pour se prosterner devant l’enfant annoncé par la manifestation céleste, ils interrogent donc : « Où est le roi des juifs qui vient de naitre ? ».

 

Cette question sème le trouble : « le roi Hérode (est) bouleversé et tout Jérusalem avec lui ». Les Hierosolumites ne considèrent pas Hérode 1er  comme un roi légitime : il ne doit son pouvoir qu’aux manigances avec l’occupant romain. Malgré la conversion de sa lignée au judaïsme, malgré la reconstruction à grand faste du Temple, ils ne voient en lui qu’un demi-juif. L’annonce de cette naissance sonne sans doute comme un espoir pour le peuple en attente du messie, et  constitue inévitablement une menace pour le souverain. Lui n’a qu’une connaissance partielle des Ecritures, les scribes et les grands prêtres apportent la précision qui accentue son inquiétude : « de Bethléem en Judée sortira un chef qui sera le berger (du peuple de Dieu) ».

 

Si les étrangers ignorent le lieu de la naissance, les juifs ignorent la date : Hérode convoque donc les mages pour s’en enquérir. Leurs propos confirment la réalisation de la prédiction de Michée, la prophétie s’actualise, le futur se fait présent. Les scribes et les prêtres semblent ne pas réagir : oublieux des promesses de Dieu, n’attendraient-ils plus l’envoyé promis ? Pourtant, le temps presse : temps du complot contre un rival pour Hérode, temps de la rencontre avec le divin enfant pour les mages. Perfide serpent à la langue bifide, lui agit « en secret » ; il instrumentalise ses hôtes et manipule les Écritures pour s’opposer au dessein de Dieu. Eux remettent sans tarder le chemin sous leurs pieds, impatients de rencontrer celui que leur désigne l’étoile.

 

Et justement, l’étoile, divine écriture, dirige la marche des sages après l’étape fourvoyée à Jérusalem. Elle illumine pour eux le ciel de Judée comme elle l’avait fait pour le bergers. Comme les bergers, eux s’en remettent à elle et la suivent. Elle se fait Parole, elle se fait lumière du monde, promesse tenue ; aussi, quand « quand ils (voient) l’étoile/ quand ils (voient) l’enfant », eux se laissent littéralement enthousiasmer, «  se (réjouissant) d’une très grande joie ».

 

Les scribes et les prêtres auraient dû réagir : voici le Temple déplacé de Jérusalem à Bethléem, maison où le pain se fait vivant, où Dieu se révèle, où le mystère se donne à voir. De fait,  tout effort de l’homme vers Dieu trouve son origine et son achèvement dans l’incarnation de son fils. Les offrandes présentées à cet inédit autel attestent d’une rencontre authentique. Par l’enfant conçu de l’Esprit, Dieu se rend présent aux mages. Les mages répondent à cette présence par l’adoration du tout petit dont ils glorifient la divinité. Suspendu sous la forme d’une étoile « au-dessus de l’endroit » où s’incarne le Christ, le temps se concentre à Bethléem. Dieu seul est maitre des clepsydres, ni le pouvoir religieux ni le pouvoir politique qui s’exercent à Jérusalem n’y pourront rien, le salut est en marche.

 

Ainsi donc, c’est tout d’abord aux bergers et aux mages que Dieu se révèle, ce sont tout d’abord les humbles et les sages qu’il attire à lui. Hérode le juif veut fermer les Écritures. Les mages païens venus d’Orient, là où nait la lumière, ouvrent tout grand leur vie à l’heureuse annonce. Le méfiant souverain ne veut pas sortir des chemins qu’il a lui-même balisés pour sa propre gloire. Les mages rentrent confiants chez eux, « par un autre chemin ». Déroutés pour que circule librement la Parole du Très-Haut, ils mettent en déroute les refus mortifères de se laisser transformer et nous proposent un chemin orienté selon la volonté de Dieu.

 

Songe, songe Joseph… (Mt 2, 13-15.19-23)

L’évangile de la Sainte Famille est construit autour des songes de Joseph (voir ICI).

 

Le songe (gr. onar) est un outil de connaissance propre à Matthieu. Il en évoque six, cinq adressés à Joseph et un à la femme de Pilate (Cf. Mt 27, 19). Ce système de communication divine n’est donc pas exclusif aux dévots. À chaque fois, il entend protéger le messie en sollicitant une intervention humaine au nom de la justice.

 

Trois des songes de Joseph ont un personnage qui parle et donne un ordre : l’ange ou messager du Seigneur. Les deux autres sont anonymes mais identifiés comme d’origine divine (verbe technique chrèmatidsô, verbe auraculaire).

 

Or, nous, Modernes, avons perdu cette culture ancestrale du songe. Elle a été phagocytée par l’hypothèse freudienne qui, aujourd’hui, a du plomb dans l’aile. D’ailleurs nous dormons de moins en moins, ce qui s’avère médicalement dangereux. Finalement, la nuit, son monde et ses silences s’effacent de nos sociétés hyperactives, obnubilées par le contrôle, l’activité et la pleine conscience.

 

Pourtant, Dieu comble son bien-aimé quand il dort. Durant le sommeil, l’esprit se repose, se nettoie et s’ouvre à de nouvelles dimensions. Le cœur écoute. D’autres possibilités sont envisagées. Le jeu inouï de correspondances inédites ouvre des chemins qui désorientent et peuvent sauver.

 

Joseph le taciturne ne parle pas. Compagnon de Gérard de Nerval, il consent à ce que les rêves envahissent sa vie et leur obéit. Quand le jour hérodien, dans son éclat de violence, porte la mort qui déteste l’espérance, la nuit et ses ombres guident la custode de l’enfant divin.

 

Au terme de leur étrange odyssée, la petite famille, enfin sauve, se retire en Galilée. Désormais, Joseph disparaît. Au verset suivant, trente années ont passé. Apparaît Jean le Plongeur. Aux marges fermente la promesse.

 

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