Langueurs excessives (Mt 4, 12-23)

Ce dimanche (3TO, année A), évangile bien connu. Enfiévré et toussoteux, le repos forcé en chambre du commentateur contraste avec le grand air maritime de cet envol évangélique le long de la mer.

 

Relisant, un mot m’étonne. Il s’agit du redoublement de l’objet de la guérison finale. Jésus guérit (gr. therapeuô) toute maladie (nosos) parmi le peuple (laos), termes classiques. Mais il guérit aussi et dans un même mouvement toute « infirmité » (malakia).

 

Le nom malakos est l’antonyme de karteros. Il signifie douceur, gentillesse, mais aussi, par excès, facilité, mollesse ou faiblesse. En grec moderne, il a pris le sens familier de bêtise et une acception très vulgaire (disons connerie), non sans sous-entendus libidineux que les traducteurs rendent parfois dans le NT par « efféminés » (Cf. 1 Co 6, 9).

 

De quoi s’agit-il alors ? Que guérit Jésus ici ? Moins des maux physiques semble-t-il, qu’une attitude d’excessive langueur ou d’acédie mortifère. Cet état létargique provoquerait l’absence dirimante d’énergie existentielle et de constance, élements essentiels pour faire confiance au surgissement d’une annonce aussi provocatrice. Peut-on alors traduire ainsi :

Ressaisissez-vous, redressez-vous, le royaume est proche, près de vous, pour vous. Ne soyez plus spectateurs, couards, avachis, aliénés, soumis, devenez acteurs de l’alliance nouvelle ?

Un peu long certes, mais cette attitude encouragée semble nécessaire pour s’ouvrir à la nouveauté vitale de l’évangile et à la force soudaine de la vie dans l’esprit.

De l’ignorance au témoignage (Jn 1, 29-34)

Et moi, je ne le connaissais pas.

Quelle troublante déclaration ! Un prophète ne devrait-il pas plutôt afficher une connaissance assurée de celui qu’il annonce et dont il prépare la venue ?

 

Après celui de dimanche dernier, le récit du baptême de Jésus selon l’évangile d’aujourd’hui (2ème dimanche TO, année A) nous prend quelque peu au dépourvu. Placé dans la bouche du baptiste lui-même, il repose sur des formules saisissantes, en apparence contradictoires.

 

Deux professions de foi encadrent son témoignage :  « Voici l’Agneau de Dieu » et « Celui-ci est le fils de Dieu ». Vulnérabilité de l’agneau vs toute puissance divine : sous des allures d’oxymore, les deux formules sont en fait synonymes. Cette double affirmation constitue un raccourci programmatique radical de la mission christique et de l’agir divin : du sacrifice de sa vie à la gloire de la résurrection, Jésus, « qui enlève le péché du monde » est le garant de notre salut. Par le don de sa vie, lui, le Verbe Créateur qui « a planté sa tente parmi les hommes » (Jn 1, 14) nous restaurera dans notre innocence perdue.

 

Entre ces deux périphrases, le troublant aveu d’ignorance, réitéré, se fait insistant, et questionne notre perception de la présence de Dieu dans nos vies.

 

Avant que « Jésus (ne vienne) vers lui » – Dieu, toujours, à l’initiative de la rencontre avec nous –  Jean baptisait dans l’eau pour préparer ses chemins. Il rencontre le Christ, le baptise, et tout bascule. Au baptême dans l’eau succède un baptême dans l’esprit : à baptême nouveau, nouvelle humanité. Désormais, voici le baptiste dépositaire d’un savoir particulier :  une connaissance personnelle et intime de l’élu, désigné pour prendre son relai parmi les hommes.

 

Connaitre Dieu, c’est tout d’abord se mettre à l’écoute de sa Parole : Jean-le-voyant reconnait la volonté du Père dans la manifestation de l’Esprit, venu révéler la nature divine du Fils. Stupeur, sidération, inédite et décisive expérience trinitaire, où vue et audition forment une seule et même perception ! La parole divine s’accomplit sous ses yeux : « celui qui … m’a dit » coïncide avec « j’ai vu », de sorte que les synonymes du verbe « voir » utilisés dans le texte grec traduisent l’intensité d’un regard de foi qui ne peut se taire. La vue écoute, les yeux entendent, et le coeur parle.

 

La voix du baptiste qui criait dans le désert pour les hommes de son temps est parvenue à l’oreille de l’évangéliste. Celui-ci transmet son témoignage et le prolonge : « Celui qui a vu rend témoignage, et son témoignage est véridique ; et celui-là sait qu’il dit vrai afin que vous aussi, vous croyiez. » (Jn 19, 35)

 

L’un au commencement du ministère du Christ, l’autre à son achèvement, le précurseur et le disciple que Jésus aimait assistent à l’avènement et à l’accomplissement de la Parole divine. Leurs propres paroles s’en font le relais. Fondatrices de notre foi, elles témoignent aujourd’hui encore d’un mystère dont nous sommes à notre tour dépositaires, qui nous rétablit dans notre dignité d’enfants de Dieu.

 

Et nous, le connaissons-nous ?

Laisser faire (Mt 3, 13-17)

Il neige. J’aime la neige. Elle permet de rester chez soi, au chaud, sans mauvaise conscience. Elle oblige à laisser faire pour s’autoriser autre chose.

 

« Laisse faire […]. Il laissa faire » (Mt 3, 15). Cette attitude caractérise Jean le Plongeur dans l’évangile de ce dimanche (Baptême du Seigneur, année A). Autrement, pas de plongée du Christ. Jean accepte donc ici sa mission et l’accomplit, au nom de la justice divine. Le reste ne lui appartient plus. Son temps est révolu. L’action passe à l’élu. D’ailleurs il n’est pas le spectateur de l’épiphanie, contrairement au lecteur. Il demeurera jusqu’à sa fin dans l’économie de l’attente et de l’espérance.

 

Laisser faire traduit le verbe aphiemi. Ce laisser est une séparation radicale (apo/hiemi), une perte sèche, un arrachement souvent douloureux. Matthieu l’utilisera à 48 reprises, ici pour la première fois. Ce premier arrachement est aussi celui d’Israël et de toute la lignée prophétique. Désormais, cette action multiforme (oublier, quitter, pardonner, abandonner) accompagnera à tous les étages la difficile réception d’un évangile inattendu.

 

Et, comme il convient, Jésus l’expérimentera lui-même à l’heure décisive, quand il rendra l’esprit (Mt 27, 50). L’esprit reçu aujourd’hui.

 

Si tout l’évangile est ainsi traversé par cette motion particulière, elle demeure difficile à vivre. Pour preuve un débat récent dans le journal La Croix sur la possibilité ou non de prêtres mariés1Voir ICI.. Certes, la question mérite attention et prudence. Toutefois, ce qui m’étonne est l’obsession de certains à comprendre le réel seulement à l’aune de l’ancien, c’est-à-dire comme « crise des vocations » (entendez presbytérales ou plutôt sacerdotales).

 

En effet, ne peut-on pas envisager les choses autrement, comme épreuve salutaire, et ainsi laisser faire pour voir et écouter ce qui advient ? Ne convient-il pas de laisser le corps ecclésial se plonger dans le bain nouveau et se tourner vers ce qui vient ?

 

Ne soyons pas dupe. Sitôt sorti du fleuve, le fils institué est de suite jeté au désert. Là, il affronte l’hubris diabolique qui sait argumenter. Car le tentateur avisé cite les Écritures et ouvre devant lui des possibles pervers très désirables. Mais l’esprit veille et protège, pour qui s’en remet à la Parole et croit à l’Alliance. Pour qui se laisse conduire.

 

Alors, à l’issue, Jésus plongera à corps perdu dans la bonne annonce, sa joie et la nôtre.

 

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