Joseph, homme libre (Mt 1, 18-24)
L’Avent serait-il une affaire d’hommes ? L’évangile de Matthieu fait en effet la place belle à trois figures masculines qui jalonnent le premier mois précédant la Nativité. Au médian de cette gestation en quatre tableaux, résonne la voix de Jean le baptiste, encadrée par les silences de Noé et de Joseph (voir ICI).
Chacun d’eux apporte sa touche au projet divin, sa pierre à l’édifice salvifique. Joseph, lui, doit faire face à une situation socialement délicate : Marie, qu’on lui « (a) accordée en mariage », se trouve enceinte « avant qu’ils aient habité ensemble »1Les époux ne cohabitaient qu’après six à douze mois après la signature du contrat de mariage. C’est dans ce laps de temps que Marie, promise de Joseph, devient enceinte de son premier enfant. L’accueillir chez lui ferait entrer le discrédit dans sa maison. Or, Joseph est un « homme juste » : s’il ne peut envisager ce déshonneur, il répugne néanmoins à « dénoncer publiquement » la jeune femme. Il connait ses droits mais ne les revendique pas à grands cris. Il s’isole, entre en lui-même, réfléchit, et projette de la renvoyer, comme la Loi l’y autorise, mais « en secret ». Il rejette toute procédure humiliante. Même au nom d’un prétendu bon droit, l’homme vertueux ne peut être cause de scandale pour autrui. En cela, il est un homme fidèle à Dieu : Celui-ci lui envoie donc un messager, dans son sommeil, pour rectifier la décision prise.
Le deus ex machina s’avère d’une efficacité radicale. Informé (enfin !) de la réalité de cette inattendue conception, voici Joseph placé devant une responsabilité nouvelle, soulignée par l’apostrophe de l’ange : « fils de David ». « Puisque l’enfant qui est engendré (…) vient de l’Esprit », comment pourrait-il, lui, descendant d’une telle lignée bénie du Très-Haut, porteur du même prénom que cet autre faiseur de rêve, fils de Jacob, fils d’Isaac, fils d’Abraham, s’opposer au projet divin ? Oh, bien sûr, il y a eu un précédent : Zacharie en a fait les frais quelques mois auparavant, réduit au mutisme pour tout le temps de la gestation du baptiste. Mais Joseph, lui, ne réplique pas à l’ange. L’obéissance silencieuse est une marque particulière de la façon dont il s’ajuste « pour que soit accomplie la parole du Seigneur ». Joseph songe : c’est-à-dire qu’il veille, il écoute, il reconnait la voix de Dieu et les propos repris d’Isaïe, puis il agit : dès le lendemain, se fiant au messager rassurant (« ne crains pas », formule également adressée à Marie, mais aussi à Zacharie avant elle), il « prend chez lui » Marie, désormais pleinement son épouse.
Résolument anti-moderne, Joseph innove : il abandonne dans les faits toute volonté de maitrise individuelle de son plan de vie, élaboré selon les attendus sociaux convenus. Humblement, il lâche prise en faveur du seul plan de Dieu. Littéralement, il s’y convertit. Accueillant l’inattendu du Seigneur, il endosse librement la mission qui lui est confiée, revêtu pleinement de son prénom : « Iosef, Dieu ajoutera ».
En lui confiant son Fils unique, Dieu multiplie effectivement les bienfaits sur la maison de Joseph. A chaque Noël, Il nous confie également cet enfant : quelle bénédiction, que de le laisser entrer dans nos demeures ! Epoux de Marie « comblée de grâces et bénie entre toutes les femmes », Joseph bénéficie de cette même grâce surabondante. Le voici donc père généreux et vigilant, parmi les hommes, d’un tout petit qui se fait, pour nous, à la fois Emmanuel et Jésus. Premiers évangélisés d’un mystère qui bouleverse nos perspectives, Joseph et Marie font entrer l’enfant, conçu de l’Esprit, dans la communauté humaine qui reçoit d’eux, ainsi, la possibilité d’une vie renouvelée.
Nommé et reconnu par un descendant de David qui le situe dans une filiation avérée, Jésus prend légitimement place parmi nous. Et comme il bénéficie de la foi inconditionnelle de ceux qui l’accueillent conformément au désir de Dieu, dans l’amour, c’est avec lui, par lui et en lui que s’accomplit dès aujourd’hui notre salut. Comme Marie, Joseph croit en l’accomplissement de la Parole divine, il croit en ce fils né dans son foyer et s’en remet à lui, autant que Dieu le lui remet. Il permet l’actualisation du projet divin, en active la réalisation.
L’Avent, une affaire d’hommes ? Ne serait-ce pas plutôt une histoire de famille ajustée selon le désir de Dieu ?
