Fontaine de sens (Jn 4)

L’évangile de ce dimanche (Carême 3, année A) est un sommet de l’évangile, ou plutôt un texte-monde, fontaine jaillissante de sens à la richesse infinie1Par exemple, cette analyse du récit sous forme théâtrale (lieu, temps, personnages); ICI..

 

L’épisode suit la rencontre nocturne avec Nicodème (Jn 3) comme le jour succède à la nuit. Il y eut un soir, il y eut un matin. Au partage de midi, dans un coin perdu et pourtant bien connu, le puits de Sychar, une femme fatiguée par un quotidien répétitif et insatisfaisant fait alliance avec un messie altéré, seul et épuisé par la route. Et pour la seule fois, au croisement improbable de ces deux lassitudes, en équilibre entre le sol et la profondeur, à la margelle, Jésus dira ce qu’il est.

 

Aujourd’hui, je remarque plutôt la fin du texte (la scène 4 du commentaire). Comme d’habitude, les disciples, obsédés par l’impératif des nourritures terrestres, passent à côté de l’événement. Ils disparaissent bientôt du récit, non sans avoir été invités à partager plus tard la tâche et la fatigue.

 

Reste alors une apothéose du salut en forme de réussite par la confiance, à la parole de la femme d’abord, à la parole de Jésus ensuite. Car l’hospitalité a rendu possible le colloque direct, son intériorisation sans intermédiaire, ce que Jean appelle la demeure.

 

Par cette double demeure, du divin en soi, de soi dans le divin, l’adoration se vit alors en esprit et vérité, salut désormais agissant au plus intime et au plus quotidien.

Les éblouis (Mt 17, 1-9)

L’évangile de ce dimanche (Carême 2, année A, Mt 17, 1-9) est un récit connu, archi connu. Il rapporte l’histoire d’une transfiguration, celle de Jésus. C’est aussi, surtout, l’histoire d’un éblouissement, celui de Pierre, Jacques et Jean. Considérant que leurs réactions traduisent celles de tout être humain, je tâche d’envisager comment une telle expérience nous rejoint maintenant.

 

Jésus choisit trois compagnons et les entraine « à l’écart, sur une haute montagne ». Cette retraite loin du brouhaha quotidien constitue un moment de prière privilégiée, qu’il leur offre de partager avec lui. Six jours auparavant, il leur avait annoncé les affres de la passion, disant qu’ « il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup […], être tué, et le troisième jour ressusciter.» (Mt 16, 21). Ils n’avaient su entendre ce discours, que l’impulsif Pierre avait même rejeté avec virulence.

 

Là, sur le lieu de la rencontre avec Dieu, leur est donnée comme une image anticipée de la résurrection. Dans toute la splendeur d’une lumineuse métamorphose (grec « métamorphoô »), ils contemplent sa gloire : la nature céleste du Christ se manifeste à eux, « brillant comme le soleil », « (vêtu) de lumière ».

 

La première réaction de Pierre, très matérialiste, semble inadaptée : elle est en fait très humaine. « Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes », dit-il. Mais comment fixer un tel moment de ravissement ? Comment ramener la présence divine aux dimensions dérisoires de notre finitude ? L’extase (Jésus utilise le terme de « vision », en grec « horama » : vue divinement transmise) concentre le temps et l’espace hors de toute perspective ordinaire; c’est un saisissement  fugace qui bouleverse tous les repères habituels, un transport indicible. Ce ne sont plus les yeux qui voient, mais l’esprit.

 

Au fond, les trois n’en croient pas leurs yeux. Il faut l’inoui d’« une nuée lumineuse (qui) les ( couvre) de son ombre » et dont sort la voix du Père pour emporter leur entière adhésion. « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » : la parole de Dieu est force de conviction, indiscutable, définitive. Elle dessine un désir, annonce elle-même l’évangile, donne la direction à prendre, indique l’attitude à adopter.

 

Le trio réagit de façon peut-être trop humaine cette fois : « les disciples tombèrent face contre terre et furent saisis d’une grande crainte ». Bien sûr, ils se prosternent : sinon, comment rendre hommage au Très-Haut sans marquer la déférence qui lui revient ? Comment signifier la conscience de la petitesse face à la toute puissance, marquer la distance qui sépare de l’inaccessible ? Pourtant, ce n’est sans doute pas encore la juste réaction, et Jésus intervient avec la délicatesse qui caractérise son amour des humbles.

 

Par le geste et la parole qui apaisent, il « s’approcha, les toucha et leur dit :  Relevez-vous et soyez sans crainte ! » Le toucher de Jésus est guérison : de quoi guérit-il les disciples ? Sa parole redresse : de quoi les libère-t-il ? Il rassure les coeurs troublés : à quelle confiance les appelle-t-il ? Puis-je considérer qu’il les dégage de certaines exigences de la Loi, maintenant qu’ils ont été introduits dans le mystère de son accomplissement annoncé par les prophètes1Voir aussi le commentaire de Mt 5, 17-37. ? De l’échange entre Jésus, Moïse et Élie, le récit ne rapporte rien. Ce que nous savons, c’est qu’après la scène qui s’est jouée à leur vue, « levant les yeux, (Pierre, Jacques et Jean) ne virent plus personne, sinon lui, Jésus, seul » : dans la relation à Dieu, tout se joue dans le tête à tête personnel et le coeur à cœur intime avec Jésus, à la lumière de l’Esprit qui le rend accessible.

 

Les dernières lignes du récit recommandent la discrétion. Les disciples sont appelés à garder toutes ces choses et les repasser dans leur cœur avant de parler et agir. Ils redescendent ainsi dans la vallée plus sages et plus avisés, d’une humilité plus ajustée. Là, ils pourront devenir pêcheurs d’hommes.

La Bible, champ de bataille (Mt 4, 1-11)

Le récit de la tentation au désert (Carême 1, année A) prend en son cœur la forme inattendue d’une joute exégétique. Si Jésus répond à chacune des trois occurrences par un verset tiré de l’Écriture, le diviseur (dia/bolos, antonyme de sym/bolos) se révèle très réactif. Il se transporte de suite sur ce terrain et s’engage dans un débat biblique lors de la deuxième épreuve.

 

Toute la séquence est marquée par l’ampleur ascendante d’un voyage de plus en plus fantasmatique, du désert à une très haute montagne. Le lieu intermédiaire sera le ptegurion du Temple. Diminutif de pteruks, « l’aile », ce mot rare et spécifique signifie un rebord étroit, pas forcément le sommet. Disons, un espace étroit et extérieur sur lequel il n’est possible de se tenir que de manière instable. Ainsi conduit au bord de l’édifice religieux et herméneutique, le diviseur propose de résoudre cette instabilité par une chute contrôlée. Celle-ci prend alors l’allure ostentatoire d’une démonstration identitaire en forme d’immunité.

 

L’argumentation s’appuie sur deux versets bien choisis, conjoints par l’intervention angélique. Le diable, ange lui-même, non des moindres dit-on, connaît son catéchisme et sa Bible. Il la lit comme nous et sait à l’occasion l’utiliser à son profit. Ce point nous avertit. Une lecture maléfique reste toujours possible, avec ses démonstrations oiseuses en forme de collages intéressés.

 

Mais Jésus a bien saisi le stratagème. Il n’y a rien à retenir selon cette voie pervertie, qui est une interprétation pourrie. Car, ici, tout a un prix. Le diable n’élève que pour mieux abaisser, comme Epstein ne donnait que pour mieux recevoir et utiliser à son profit. Jésus répond alors avec une simple parole du décalogue. La révélation de la filiation passera par d’autres chemins, risqués, dangereux. L’élévation par la Passion et la Croix, clé de lecture nouvelle et paradoxale, signifiera un abaissement salvateur et douloureux en dieu lui-même, offre de salut pour tous.

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