Un temple nouveau (Mt 5, 17-37)

Pour la joyeuse équipe de la Maison Tabga, lisant au ras des mots, depuis six mois, la lettre aux Galates, l’évangile de ce jour (6 TO, année A) laisse perplexe, ou interpellé.

 

Comment l’auteur, rédigeant son évangile sans doute trente années après l’épitre de Paul, peut-il écrire cela ? Ne connaît-il pas ce qui fut décidé au concile dit de Jérusalem, quand furent ratifiés les choix radicaux de l’église nouvelle en matière d’observance de la loi pour les pagano-Chrétiens ? Comment réaffirmer l’absolu de la loi quand furent abrogés sans hésitation circoncision et interdits alimentaires ?

 

Il est d’usage de s’en sortir en indiquant que Matthieu s’adresse d’abord aux judéo-chrétiens. Pour eux, la nouveauté heureuse du Christ n’est pas une abolition (kataluô) de la loi, au sens d’un reversement définif, d’une décomposition ou d’une destruction radicale. En effet, de manière suggestive, le verbe kataluô ne sera repris dans l’évangile que pour désigner la chute du temple et la ruine de Jérusalem, événement traumatique s’il en fut et plaie encore vive.

 

Ainsi, par delà l’effroi des ruines béantes, le salut consiste en un accomplissement paradoxal par intensification. Le temple nouveau au sommet de la terre promise remplace le fantôme de l’ancien à jamais perdu. Il prend dès lors la forme d’une sorte de plérôme du cœur, signe d’une existence en voie de conversion. Plêroô signifie cet accomplissement par remplissage et abondance. Il désigne l’œuvre divine devenue parfaite quand se réalise une promesse annoncée, celle que proclamèrent les prophètes. La vie nouvelle du disciple sous la loi renouvelée du Christ participe ainsi de l’avènement du Royaume attendu, de son culte redevenu quotidien et de sa justice désormais partagée avec tous.

 

évangile.com (Mt 5, 13-16)

Je médite les deux tropes de l’évangile du jour, le sel, la lumière (5 TO, année A). Ils sont en partie antagoniques puisque le sel jeté dans le feu l’éteint (dans certains cas).

 

Peu importe. Les homélistes avisés rappellent les multiples sens figurés du sel (halas). Citons le goût, la purification, la fertilisation des sols, la conservation ou encore la protection des aliments hors toute putréfaction. Les plus érudits remarquent que le mot choisi pour désigner l’affadissement redouté (môrainô) dérive de môros qui signifie stupide, voire fou et, par dérivation impie. Là, on peut citer le premier verset du psaume 12 :

Le fou dit en son cœur : il n’est pas de dieu.

Quant au sort de ce sel dessalinisé, aliéné loin de son être, ce sera d’être foulé au pied sur le chemin, katapateô, ce qui signifie une destruction totale, insultante et teintée de mépris.

 

Il y aurait donc beaucoup à dire. Cependant ce qui m’intéresse est autre chose. Il s’agit de l’audace poétique du petit rabbi de Galilée. En effet, on connaît le début du Bateau Ivre de Rimbaud :

Comme je descendais des fleuves impassibles…

Le tour de force et la provocation du jeune ardennais consistait à réfuter tout de go le comme de la métaphore poétique (le poète est comme un albatros, etc.). Dès l’incipit, le terme clé de tout art poétique est  renvoyé à son sens temporel, simple synonyme de « alors que ». Le poème ne file pas l’image. Il signifie que le poète est vraiment un bateau. Le dérèglement de tous les sens devient réel. Cette expérience poussée à son paroxysme conduira Rimbaud aux portes de la folie et de la mort. Alchimie du Verbe dans Une saison en enfer décrira, analysera et soldera ce délire. La chair ne peut devenir verbe créateur.

 

Or, ici, le procédé littéraire est le même. Le disciple de la parole n’est pas « comme » ceci ou cela. Il est sel, il est lumière. La parole du personnage opère ce qu’elle dit. Quand le verbe se fait chair, engager une conversation avec lui modifie son auditeur. Cette parole adressée et reçue transforme l’être. Jésus est le poète absolu et génésique, son lecteur doit le savoir. Il s’offre et s’abandonne alors comme un opéra fabuleux où s’opèreront à son insu d’étranges métamorphoses.

 

Heureux les hésitants (Mt 5, 1-12)

C’est un passage fameux que celui de l’évangile d’aujourd’hui (4 TO, année A). Tellement lu et relu, tellement commenté que je me trouve embarrassée d’en écrire quelques lignes. Je cerne son organisation, j’en perçois la progression à base de formules paradoxales, je repère le passage du « ils » anonyme de la foule aux « vous » adressé plus particulièrement aux disciples.

 

Certes, l’intitulé courant qui lui est attaché, « béatitudes », donne le ton et trace la perspective joyeuse d’un bonheur selon Dieu. Il s’agit d’un bonheur pour maintenant (utilisation du présent) tout autant qu’un bonheur à venir (utilisation du futur). Les deux temps font miroir, en raison de leur combinaison à l’adjectif « heureux » : Jésus annonce un futur déjà là. Ces bénédictions ouvrent une attente et une espérance qui sont elles-mêmes bonheur. Le royaume des cieux ne relève pas tant d’une géographie plus ou moins abstraite que d’une situation réellement vécue, soit par manque à racheter (les pauvres), soit par ajustement à la perspective divine (les humbles, les miséricordieux).

 

Pourtant, je ne sais selon quel axe organiser ma réflexion. Le premier macarisme (verset 3) me semble opaque jusqu’à l’obscurité ; je ne sais comment l’entendre. Les suivants, à l’inverse, paraissent limpides jusqu’à la transparence : qu’en dire, qu’ils ne disent eux mêmes ?

 

J’opte donc pour une double approche : m’intéresser de plus près au lexique, et faire un pas de côté.

 

« Heureux les pauvres de coeur » est parfois traduit par « heureux les pauvres en esprit ». Un passage par le grec met un peu d’ordre dans la réflexion : le mot utilisé est « pneuma ». En première acception, il s’agit d’un souffle. Je m’autorise donc une interprétation : ces « pauvres en esprit » ne seraient-ils pas des essoufflés, de ceux que les aléas de l’existence mettent hors d’haleine1En donnant « ceux qui sont à bout de souffle », La Bible, nouvelle traduction, corrobore cette compréhension (éditions Bayard, 2001)., les privant du souffle même de la vie – ce souffle de Dieu qui présida à la création de toute chose ? Un lien s’établit alors de façon plus évidente de béatitude en béatitude : souffle et justice, de l’une à l’autre, jusqu’au verset 10 qui fait écho au verset 3.

 

Ce passage par le grec ne suffit pourtant pas. Il faut détacher l’attention des béatitudes, pour s’intéresser à leurs conditions d’énonciation :

Voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait.

« Ouvrant la bouche » : par associations d’idées, la métaphore pour signifier le fait de parler renvoie à cette autre formule, « Ce qui sort de la bouche »… Ce qui sort de la bouche, ici, c’est autant un souffle que des paroles. Parler implique le souffle. Souffle et parole sont adressés, comme une bénédiction, aux essoufflés, aux exténués, comme à ceux qui se tiennent déjà dans la perspective du Père. Se révèle ainsi que :

C’est l’esprit qui fait vivre… Les paroles [de Jésus] sont esprit et elles sont vie » (Jn 6, 63).

Ainsi considéré, l’intérêt de ce passage m’échappe moins. Pour ce premier enseignement de son ministère, Jésus se trouve dans la position de Moïse mandé sur la montagne pour enseigner le peuple de Dieu (Cf. Ex 24, 12). Ne présente-t-il pas aussi la façon dont il vient accomplir la loi mosaïque, en se faisant homme persécuté pour la justice de Dieu, parmi les hommes sur lesquels il ne cesse, pour leur salut, de poser un regard de miséricorde ? « Voyant les foules », Jésus leur fait le don béni des « paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68), comme une pentecôte, alors anticipée, désormais sans cesse renouvelée. Je me tiens dans la foule et je tâche d’écouter.

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